Où va l'Europe ?
Entretien dans Politique Internationale avec Olivier Guez



Olivier Guez - Monsieur Semprun, vous avez conservé la nationalité espagnole, vous écrivez en français et vous avez reçu de nombreuses distinctions littéraires européennes, notamment en Allemagne et en Italie. Vous êtes donc un intellectuel européen ; mais existe-t-il à proprement parler une culture européenne ?

 
Jorge Semprun - Certainement... mais elle n'est pas facile à définir ! La culture européenne est d'abord le fruit d'expériences et d'histoires communes à notre continent. Notre héritage de la Grèce, de Rome, du christianisme, de la Renaissance, de l'humanisme et des Lumières en constitue le socle commun. Une certaine unité européenne existait déjà à l'époque romaine. Au Moyen Âge, elle reposait sur la religion commune ; à l'époque des Temps modernes, elle a cédé la place à la culture - les arts, la littérature, la philosophie, la musique... Ajoutons, au XXe siècle, la lutte contre le nazisme, le fascisme, le communisme, les dictatures. L'Europe de l'après-guerre s'est constituée par opposition aux totalitarismes. Ces expériences, tous les Européens les partagent, à des degrés divers. De ce vécu commun est né un corpus de valeurs qui fonde la culture européenne contemporaine.


 
O. G. - À quelles valeurs pensez-vous en particulier ?
 
J. S. - Tout ce qui tourne autour de l'idée de démocratie, qui est depuis les Grecs l'alpha et l'oméga de la culture européenne : les droits de l'homme, le pluralisme politique, l'esprit critique, la liberté d'opinion... Nous, les Européens, possédons aussi un certain sens du partage et du voyage et, surtout, une grande tradition littéraire. C'est l'idée du roman, une extraordinaire invention européenne. Kundera a écrit des textes magnifiques à ce propos. Il souligne que le roman est la sphère privilégiée de l'analyse, de la lucidité et de l'ironie, par opposition au mythe et à l'épopée dont les personnages principaux sont toujours des surhommes. Le roman européen est, dans son essence, profondément démocratique. Et puis il y a l'humour qui, selon moi, naît avec Cervantès. C'est la grande invention des temps modernes.
 
O. G. - Mais tout cela n'appartient plus à la seule Europe. Ne parlez-vous pas plutôt de la culture occidentale ?
 
J. S. - En effet. Cette culture est d'origine européenne, mais elle ne l'est plus à proprement parler aujourd'hui. Des écrivains américains ou argentins s'inscrivent depuis longtemps dans cette tradition européenne. La culture européenne n'est pas limitée au Vieux Continent. Elle dépasse les frontières, elle brouille les pistes, elle n'est pas associée à un territoire particulier, mais à un vécu commun et à des valeurs que je considère comme universelles. 


O. G. - Les Européens sont-ils conscients du socle qui les unit ?
 
J. S. - Je n'en suis pas sûr. La majorité des Européens pratiquent l'Europe comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir ! C'est une Europe innée, intuitive en quelque sorte. Par exemple, quand dans une chambre d'hôtel, n'importe où sur la planète, j'allume la télévision et je coupe le son, je peux tout de suite dire si le film qui passe à ce moment-là est un film européen ou non. Quelques plans suffisent. Il n'y a ni règle ni norme pour définir un film européen, mais certains éléments permettent de le reconnaître : des mouvements, des expressions, la façon dont un personnage féminin se meut à l'écran... La culture européenne est une évidence, mais elle n'est pas facile à saisir !
 
O. G. - Le fait que la culture européenne ne soit ni arrimée à un territoire précis ni véhiculée par une langue commune n'explique-t-il pas, aussi, ces difficultés ?
 
J. S. - Certainement. L'une des particularités de la culture européenne est sa diversité. Kundera, qui a beaucoup réfléchi à ces questions, estime fort justement que la plus grande valeur européenne est « le maximum de diversité dans un minimum d'espace ». Il en va de même pour les langues de l'Europe. Dans les années 1930, Julien Benda a écrit un très beau texte - Discours à la nation européenne - dans lequel il énonçait que le français demeurerait à l'avenir la langue européenne par excellence, comme il l'avait été aux siècles précédents. Il s'est trompé. Aujourd'hui, la langue véhiculaire des échanges et des affaires européens, c'est le mauvais anglais, l'espéranto de l'Europe contemporaine. Mais on peut être un grand écrivain européen en écrivant en slovène. Umberto Eco a raison lorsqu'il dit que la langue de l'Europe, c'est la traduction. En résumé, je dirais que la culture européenne s'articule autour de nos expériences et de nos valeurs communes dans une diversité des plus fécondes et grâce à des échanges incessants et pluriséculaires. L'Europe, c'est le roman, le cinéma et l'avion !


‪L'HOMME EUROPÉEN‬


 
O. G. - Qu'est-ce qui fait courir l'Europe et la culture européenne de nos jours ? Quel pourrait être le ciment de l'unification européenne dans le futur ?
 
J. S. - C'est la vraie question. Ma génération a fait l'Europe contre les grands totalitarismes - ce que Kant appelait le mal radical -, mais aussi contre les dictatures de Franco en Espagne, de Salazar au Portugal et des colonels en Grèce, sources de castrations morales et intellectuelles. Ce combat fut un formidable ciment unificateur : nous savions pourquoi le continent européen devait s'unir et s'intégrer. C'est pourquoi j'ai gardé une certaine « affection », intellectuelle du moins, pour Buchenwald. On y voit encore des traces du nazisme - mais aussi, on l'oublie trop souvent, du stalinisme, avec les vestiges du petit camp dit de quarantaine. Buchenwald se trouvait dans la zone soviétique d'occupation ; et en septembre 1945, les Soviétiques ont rouvert le camp. Il servait alors de camp spécial de la police politique. On y interna d'abord quelques membres des Jeunesses hitlériennes puis, très vite, les opposants au communisme, en particulier les sociaux-démocrates. Il fonctionna jusqu'en 1950. Sur la colline de l'Ettersberg où a été construit Buchenwald et où Goethe aimait travailler, et à Weimar, la ville voisine, on est au coeur de l'Europe, de sa grandeur et de ses pires turpitudes. C'est contre l'odeur de la guerre totalitaire - celle des crématoires - que la vieille Europe a entrepris une tâche remarquable : la construction d'une communauté supranationale d'États indépendants. Pour y parvenir, les pays d'Europe étaient prêts à mettre en commun une bonne partie de leurs souverainetés nationales. Aujourd'hui, il n'y a plus d'ennemi commun de cet acabit pour cimenter les Européens de bonne volonté.
 
O. G. - Et le terrorisme islamiste, que certains considèrent comme une nouvelle forme de fascisme ?
 
J. S. - Il me semble que ce cas est différent. Ce n'est pas moins dangereux mais c'est autre chose. L'islamisme radical est un mouvement plus diffus dont les dimensions et la puissance ne sont pas comparables à celles d'un pays - l'Allemagne nazie en l'espèce - qui s'était livré au Mal et qui pensait y avoir trouvé sa vocation. Ce dernier danger n'existe plus ou, du moins, il est moins concret qu'auparavant. L'Europe n'a plus fondamentalement d'ennemi frontal.
 
O. G. - Dans ce cas, qu'est-ce qui pourrait faire redémarrer le moteur, fort grippé, de l'Europe contemporaine ?
 
J. S. - D'abord et toujours, il y a l'économie, le commerce, les relations d'affaires. L'Europe s'est construite ainsi et elle continue de le faire. On arrive peu à peu à une entité économique de plus en plus intégrée - même s'il y aurait beaucoup à dire sur la gouvernance économique de l'Europe actuelle, comme en témoigne la crise grecque ! Mais on ne peut se contenter de la seule sphère économique : la panne actuelle en est la preuve. Il faut une dimension spirituelle à l'Europe. Un supplément d'âme est indispensable. Revenons à Benda et à son Discours à la nation européenne : il avait conscience que le problème européen était avant tout un problème moral et que l'Europe ne serait pas le fruit d'une simple transformation économique, voire politique. Pour Benda, l'Europe ne pouvait exister vraiment que si elle adoptait un certain système de valeurs morales et éthiques ; si elle se faisait le chantre d'une certaine manière de penser et de sentir ; et si elle glorifiait certains héros de l'Histoire. Il souhaitait donner à l'Europe un système de valeurs. Il avait raison ! Il faudrait une intégration culturelle et intellectuelle beaucoup plus forte. Ce serait une aventure formidablement exaltante.

Hommage de Felipe Gonzalez à son Ministre de la Culture — Euronews 7 juin 2011
 
O. G. - Pourquoi ne trouve-t-on pas aujourd'hui ce supplément d'âme dont vous parlez ? Pourquoi est-il si difficile de donner un peu de chair à cette Europe ? Pourquoi n'a-t-on pas été capable d'illustrer par de grandes figures de la culture européenne les billets d'euros ? Est-ce la faute des dirigeants politiques actuels ?
 
J. S. - Au moins deux générations de dirigeants européens sont épuisées. Celle des pères fondateurs bien sûr, mais aussi celle des Delors, des Gonzalez, des Kohl et des Mitterrand - de grands leaders, aussi idéalistes que réalistes. Aujourd'hui, je ne vois aucun dirigeant européen de cette trempe-là. Tous continuent de jouer le jeu mais a minima, uniquement selon leurs intérêts nationaux. Regardez, encore une fois, le traitement de la crise grecque ! À mon sens, il ne s'agissait pas seulement de sauver la Grèce ; il aurait fallu repenser le fonctionnement de l'Europe tout entière.
 
O. G. - Cet essoufflement de l'engouement européen, le constatez-vous aussi en Espagne, un pays dont l'adhésion à la communauté européenne ne remonte qu'à 1986 ?

Jorge SEMPRUN : "L'Europe, c'est le rêve de toute ma vie" 16/03/10
 
J. S. - Ortega y Gasset, le plus grand philosophe espagnol du XXe  siècle, disait bien avant l'avènement de Franco que si l'Espagne avait un problème, la solution se trouvait en Europe. L'Espagne post-franquiste, celle de la transition démocratique de Felipe Gonzalez, a fait sienne cette idée. Pas seulement pour améliorer son bien-être, via les fonds structurels et les aides des programmes européens qui ont représenté des transferts considérables les premières années, mais parce que l'Europe constituait un formidable facteur de démocratisation. Aujourd'hui, l'Espagne dispose d'une démocratie consolidée, imparfaite bien évidemment, mais consolidée. Et comme ailleurs, comme chez les États fondateurs de l'UE, l'intérêt pour la construction européenne est désormais plus faible, tant chez les politiciens qu'au sein de la population, et je le regrette. Un sentiment de dette vis-à-vis de l'Europe perdure, certes, mais l'engouement des premières années a disparu. Je constate moins d'initiatives, moins d'imagination. Le vote pro-européen, s'il est toujours majoritaire, est également en baisse. La présidence espagnole de l'Europe, au premier semestre 2010, aura été digne mais pas bouleversante. Elle aura fait son devoir, sans plus. Les dirigeants gèrent mais ne bousculent rien.
 
O. G. - L'Union européenne a longtemps été une entité sans visage. À présent, avec l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, l'UE s'est dotée d'un président permanent du Conseil ainsi que d'un Haut Représentant pour sa diplomatie. Que pensez-vous des nominations à ces deux postes clés de Herman Van Rompuy et de Lady Ashton ? L'UE y gagne-t-elle ?
 
J. S. - Il est certain que ces deux personnalités ont a priori des profils assez ternes. Il nous faut nous montrer à la fois prudents et exigeants à leur égard. Elles n'ont encore rien prouvé. Laissons-les faire leurs preuves avant de les juger. En ce qui concerne Herman Van Rompuy, je dirais qu'il possède une qualité objective : il vient d'un pays, la Belgique, qui se disloque et s'éparpille, travaillé par les régionalismes de Flandre et de Wallonie. Par conséquent, de par sa nationalité et de par son expérience de politicien belge, M. Van Rompuy est rompu à la gestion des particularismes régionaux. Dans le même temps, il est nécessairement animé d'idéaux supranationaux, sinon fédéralistes. Maintenant, il est vrai qu'il présente plutôt un profil de fonctionnaire. Ce n'est ni un aventurier ni un pionnier de la construction européenne. J'espère me tromper... 

O. G. - Vous auriez préféré voir Tony Blair à sa place ?
 
J. S. - Tony Blair est très européen pour un Britannique, mais est-il suffisamment européen ? Je n'en suis pas sûr. La gauche britannique a toujours été assez ambiguë vis-à-vis de l'Europe. En tout cas, Blair avait des qualités politiques indéniables pour occuper ce nouveau poste de président du Conseil. Peut-être trop, d'ailleurs, aux yeux de certains chefs d'État et de gouvernement... Mais il était probablement trop proche des États-Unis. Son long mandat de premier ministre l'a montré : s'il était devenu président de l'Union européenne, Blair n'aurait jamais osé contrarier Washington.


 
O. G. - En tant qu'homme de lettres et ancien ministre espagnol de la Culture, vous avez côtoyé de nombreux responsables politiques de très haut niveau. Quels sont ceux dont l'engagement européen vous a le plus marqué ?
 
J. S. - En premier lieu, Jacques Delors. Sans hésitation. Delors est un grand Européen, c'est indiscutable. Issu de la famille démocrate-chrétienne - la plus européenne des formations politiques -, il a toujours été fermement attaché à la construction européenne. La gauche plus traditionnelle, elle, s'est souvent montrée plus ambiguë sur cette question. Je ne parle même pas de l'extrême gauche, des communistes notamment, inféodés à l'Union soviétique à l'époque de la guerre froide : rappelons que les communistes, alliés aux gaullistes, ont torpillé l'Europe de la Défense en 1954. Delors avait quelque chose de Léon Blum, le socialiste le plus européen de sa génération, mais qui n'a connu que les premiers balbutiements de l'aventure européenne d'après-guerre. Blum disait que la souveraineté nationale était le plus grand danger pour un État - elle peut le conduire aux pires excès -, mais que l'indépendance nationale était essentielle. Pour Blum, indépendance signifiait collaboration et interdépendance entre les nations. Delors a marché sur les traces de Blum ; il est même allé plus loin que lui. Homme de gauche, il a échappé à tous les clichés et à tous les dogmes sur l'Europe. Il a bousculé les normes et a su dépasser les cadres nationaux pour entreprendre de grands projets. Aujourd'hui encore, à 85 ans, il continue de travailler sur ces questions : il a lancé le 17 avril dernier les états généraux de l'Europe à Strasbourg.



 
O. G. - Jacques Delors appartient à votre famille politique, la gauche. Qui vous a le plus marqué à droite ?
 
J. S. - Helmut Kohl. J'ai beaucoup de respect pour lui. En tant qu'ancien ministre de la Culture et compte tenu de ma propre histoire, j'ai entretenu et j'entretiens toujours des rapports réguliers avec l'Allemagne. J'ai participé à plusieurs réunions privées à la résidence du chancelier Kohl. Il n'était pas un intellectuel mais il était curieux et aimait recevoir des écrivains et des penseurs européens. Un jour, parmi les invités de Kohl figuraient des représentants de groupes de presse britanniques eurosceptiques. Kohl a formidablement réagi à leurs piques : il leur a dit que c'était grâce à eux, ou plutôt grâce à des gens comme eux, que l'Europe existait ! « Sans la résistance acharnée des Britanniques en 1940 aux attaques d'Hitler, l'Europe ne se serait jamais faite, en tout cas notre Europe démocratique actuelle », leur a-t-il expliqué. Il fallait un certain culot et beaucoup d'aplomb pour parler ainsi. Kohl avait une dimension européenne immense.
 
O. G. - Et Felipe Gonzalez, avec qui vous avez travaillé durant plusieurs années ?
 
J. S. - Je l'ai connu très jeune quand il a rejoint le Parti socialiste espagnol dans la clandestinité, à l'époque de Franco. J'ai beaucoup d'affection pour lui. C'est un homme de conviction. Pour l'Espagne, il fut l'homme de l'Europe. Je me souviens d'une discussion avec lui à son retour d'un Conseil européen sur la répartition des fonds structurels - une question fondamentale pour l'Espagne. Quand je lui ai demandé comment cela s'était passé, Gonzalez m'a répondu : « Pour l'Espagne, moyennement, mais pour l'Union, formidablement ! » Il était profondément européen. C'est pour cette raison qu'il entretenait d'excellents rapports avec les autres chefs de gouvernement qui avaient, comme lui, une dimension européenne, un supplément d'âme qu'on ne retrouve pas aujourd'hui sur la scène politique européenne.
 
O. G. - La plupart des dirigeants européens actuels sont nés dans les années 1950. Ils n'ont pas connu la guerre et n'ont pas, par ailleurs, profité de certains bénéfices de l'intégration européenne comme les échanges d'étudiants. Pensez-vous que la génération des 30-40 ans - qui a été, par exemple, bénéficiaire des premiers programmes Erasmus - sera plus audacieuse ?


JORGE SEMPRUN. Memoria de Europa - entrevista 2010. 1/5 "MI optimismo europeo es voluntarista"

J. S. - L'Europe, les générations plus jeunes la pratiquent au quotidien : à l'université, au sein de l'espace Schengen, avec l'euro, en apprenant les langues du continent... L'Europe est devenue source d'amitiés et d'amours : c'est une chance formidable. Mais les jeunes ont-ils conscience de cette Europe, de ses bienfaits ? Ces facilités, cet espace extraordinaire de potentialités semblent devenus une évidence alors qu'il s'agit d'une révolution considérable ! Quand j'ai découvert Paris avant guerre, les jeunes Français appelaient les Allemands les Boches ! Le problème est qu'aujourd'hui plus personne ou presque ne fait de pédagogie européenne. L'une des explications tient à ce qu'il n'y a plus de partis politiques franchement pro-européens sur lesquels s'appuyer. Les systèmes politiques européens sont devenus bipartisans : tous les partis de gouvernement sont pro-européens mais, je l'ai dit, sans grand enthousiasme. La jeune génération devrait avoir pour tâche principale de réaliser l'amalgame des cultures européennes en respectant leurs différences. Elle ne semble guère en prendre le chemin...
 
O. G. - Le problème fondamental n'est-il pas que la finalité de l'Europe demeure imprécise ? 
 
J. S. - Si, évidemment. Mais à défaut de définir clairement sa finalité, l'Europe pourrait au moins avoir pour ambition de peser plus fortement sur les affaires du monde. C'est fondamental à l'heure où les défis - changement climatique, migrations... - sont collectifs et où de nouvelles superpuissances émergent. La Chine se voit déjà comme l'interlocuteur privilégié des États-Unis pour régenter les affaires mondiales... En fait, l'Union européenne devrait prendre place entre Washington et Pékin et proposer des solutions à l'ensemble de la planète. Car les Européens ont élaboré une méthode et une approche particulières permettant de régler les différends. Leur méthode « de velours » est, selon moi, révolutionnaire. Il n'en est que plus étonnant et plus inquiétant que l'Europe ne s'impose pas davantage sur la scène internationale !
 
O. G. - N'est-ce pas parce que les Européens rêvent, au fond, de devenir une grosse Suisse ? De sortir de l'Histoire, en quelque sorte ? D'en rester à l'écart, de s'en protéger ?
 
J. S. - Transformer l'Europe en une ville d'eaux ? Une grande Vichy ?
 
O. G. - Vichy me semble un peu connotée...
 
J. S. - Disons alors, plutôt, une grande Évian ! C'est la solution qui semble la plus facile : jouir d'une paix helvétique, du secret bancaire, éviter les contrecoups de l'Histoire, toujours tragique comme chacun le sait... Beaucoup en rêveraient. L'objectif politique - et même métaphysique - de la grande aventure européenne n'a toujours pas été donné. C'est pourquoi la crise grecque m'a rendu très amer.


 
O. G. - Pour quelles raisons ?
 
J. S. - Après avoir éteint l'incendie de la crise grecque en apportant les réponses techniques qui s'imposaient, les Européens avaient une occasion formidable de définir leurs nouvelles priorités, voire de créer de nouvelles institutions ou de nouveaux mécanismes afin de véritablement relancer le moteur de l'intégration. Cette crise touche à l'essence et à l'âme même de l'Europe. Or de quoi a-t-elle accouché ? Les Grecs sont persuadés qu'ils vont payer très cher des décisions politiques qui les dépassent fondamentalement. Ils estiment que les autres Européens les ont abandonnés dans un premier temps et qu'ils sont fondamentalement incompris. Parallèlement, les Européens considèrent plus que jamais les Grecs comme les cancres du continent. « Il faut payer pour ces foutus Grecs ! », pensent nombre d'entre eux. L'Europe avait l'occasion de démontrer plus fortement sa solidarité dans cette affaire. Elle avait la possibilité de donner un sens et une direction à ses actions et de définir plus précisément sa finalité sur le long terme. Las : cette occasion n'a pas été saisie, chacun ayant préféré faire ses comptes d'apothicaire. Personne ne s'est remis en cause ou n'a essayé de dégager des perspectives plus ambitieuses. Pis, les nations européennes se sont disputées au grand jour, notamment le couple franco-allemand. C'est pourquoi je ne suis pas très optimiste.
 
O. G. - Dans votre dernier livre, Une tombe au creux des nuages, vous faites souvent référence à un très beau texte d'Edmund Husserl prononcé à Vienne en 1935. Husserl disait ce jour-là que « le plus grand danger pour l'Europe est la lassitude ». N'est-on pas arrivé à ce point ? Les Européens ne vous donnent-ils pas le sentiment d'être « las » ?
 
J. S. - Avant de vous répondre, laissez-moi d'abord évoquer ce texte qui m'est très cher. Husserl, une voix juive et allemande, déjà exclu de l'université à l'époque, y évoquait la figure spirituelle de l'Europe, à savoir la raison démocratique, l'essence de l'Europe à ses yeux. Ce texte, j'en ai pris connaissance à Buchenwald grâce à un autre déporté : Felix Kreisler, un ami juif viennois qui avait assisté à la conférence et qui le citait de mémoire. Ce texte l'aidait à tenir au camp et il a eu un impact énorme sur moi. Il fait l'éloge de la supranationalité, une idée toujours passionnante et indispensable de nos jours, sur laquelle il faut continuer de travailler. Aujourd'hui, le contexte est évidemment très différent de celui de 1935 : l'Allemagne est devenue une grande puissance démocratique et européenne. Il n'empêche que, malheureusement, on ressent une certaine lassitude chez les Européens. Beaucoup semblent blasés. C'est la mentalité du « à quoi bon ? » qui prédomine aujourd'hui. Il y a une certaine usure de la démocratie et de la construction européenne. C'est évidemment moins tragique que dans les années 1930 mais ce spleen démocratique est insidieux. Nous vivons une période où la démocratie est déconsidérée. De nombreux livres sont parus sur ce sujet ces derniers temps: tous expriment cette désaffection et cette lassitude des populations. D'où aussi les succès des politiciens populistes, les taux de participation électorale de plus en plus faibles, le renouveau d'un certain bonapartisme ou d'un césarisme et, pis encore, de certaines thèses léninistes véhiculées par des intellectuels médiatiques comme Slavoj Zizek et Alain Badiou (4)... Ce retour du léninisme - cet archaïsme - en dit long sur la période que nous traversons. C'est un indice de plus de la lassitude actuelle...
 
O. G. - Comment remobiliser les populations européennes ? 
 
J. S. - Les Européens doivent sortir du rituel démocratique. De nouvelles formes de participation démocratique sont à trouver afin de donner aux populations le sentiment qu'elles ont encore une certaine emprise sur le cours des événements. Personnellement, je crois qu'il faudrait faire lire à tous les écoliers trois livres fondamentaux. D'abord, un ouvrage trop méconnu de George Orwell, publié en 1941, à quelques jours du début de l'offensive allemande contre l'URSS et intitulé Le Lion et la licorne. Dans ce livre, Orwell le révolutionnaire, qui a fait l'expérience de la terreur stalinienne en Espagne, redécouvre les valeurs démocratiques et les traditions britanniques. Il faudrait aussi faire lire obligatoirement L'Étrange défaite de Marc Bloch ainsi qu'À travers le désastre de Jacques Maritain, deux ouvrages qui défendent la démocratie. Le cas de Maritain est très intéressant : autant je le considère comme un piètre théologien, autant politiquement il a toujours été courageux et en avance sur son temps. En témoignent son livre Les Juifs parmi les nations, publié dès 1938, et son essai de 1940, De la justice politique, notes sur la présente guerre, dans lequel il pressent la défaite d'Hitler et préconise d'éviter les erreurs de 1918 afin de réintégrer l'Allemagne rapidement dans le concert des nations. Maritain fut un grand démocrate-chrétien. Son influence sur Delors est sensible.



 
O. G. - Vous parliez d'Husserl. La disparition de la culture juive de cette Europe centrale de langue allemande a aussi porté un coup terrible à la pensée paneuropéenne...
 
J. S. - Ce fut, et c'est toujours, un désastre. Le manque est immense et se fait sentir de plus en plus fortement aujourd'hui. La disparition de cette culture a causé un vide irrémédiable. Toutes les révolutions de la pensée moderne du XXe siècle ont été portées par des Juifs européens. C'est le fameux triptyque Freud-Marx-Einstein. Nous pourrions remplir des pages entières en citant les noms d'intellectuels, de penseurs et d'artistes juifs extraordinaires... Ils constituaient un formidable laboratoire intellectuel. Songeons à Celan qui a révolutionné la poésie allemande. À Bergson, Husserl ou Jacques Brunschwig en philosophie... Ou encore à l'influence fondamentale d'Eduard Bernstein sur la social-démocratie européenne. Cette pensée s'est réincarnée aux États-Unis pour ceux qui ont réussi à se sauver. La création d'Israël a aussi changé la donne. Mais pour l'Europe et l'idéal européen, c'est une perte immense : ces penseurs avaient une démarche universelle et cosmopolite, ils représentaient une ossature intellectuelle, une capacité prophétique et messianique, et une rationalité critique qui n'existent presque plus en Europe de nos jours. Ils n'ont jamais été remplacés. Je crois que l'absence de la culture juive en Europe est l'un des éléments les plus préoccupants et les plus négatifs de la situation actuelle.
 
O. G. - L'attitude de l'Allemagne, qui fait de plus en plus cavalier seul, vous inquiète-t-elle ?
 
J. S. - Il est encore un peu tôt pour se prononcer sur cette question. Deux éléments de réponse cependant. D'abord, il ne faut pas oublier les sacrifices auxquels les Allemands ont consenti, notamment en abandonnant le deutschemark afin de créer l'euro. Par ailleurs, il est certain qu'Angela Merkel, à l'instar de son prédécesseur Gerhard Schröder, se distingue de ses devanciers plus lointains qui avaient fait de la construction européenne leur grand cheval de bataille. Il est regrettable que Mme Merkel n'ait pas profité du 80e anniversaire d'Helmut Kohl, il y a peu, pour réaffirmer les priorités européennes de l'Allemagne et son engagement personnel pour cette cause. Aujourd'hui, il existe un risque de paralysie du moteur franco-allemand ; et si l'Allemagne prend ses distances, elle risque de voir refleurir l'ambition française consistant à faire de l'Europe une « France en grand ». Cependant, il faut aussi noter que les critiques françaises vis-à-vis du modèle de croissance allemand sont un peu faciles...
 
O. G. - Le débat sur l'identité européenne est également marqué par la question de l'islam. Les Européens s'interrogent sur l'intégration des populations musulmanes. Pourquoi ce débat est-il si sensible en ce moment ?
 
J. S. - Il faut reconnaître un fait historique : ces dernières décennies, l'immigration en Europe a changé. En disant cela, je ne porte aucun jugement de valeur ; je fais simplement une constatation. Jusqu'aux années 1960, les immigrés en France ou en Allemagne venaient d'autres pays européens, ils étaient blancs et avaient plus ou moins la même culture que les « autochtones » - une culture chrétienne ou ayant des racines chrétiennes. L'« autre » était proche de la collectivité qui l'accueillait. Ces immigrés pouvaient compter sur les structures fortes et développées de deux institutions majeures pour les encadrer et les aider à s'intégrer : l'Église catholique et le Parti communiste. C'est ce qu'on a notamment vu dans le cas de la France. Par ailleurs, l'école, le service militaire et la perspective de trouver un emploi étaient d'autres vecteurs d'intégration et des creusets sociaux très forts. Aujourd'hui, l'école est en crise, le service militaire n'existe plus en France et il est très difficile de trouver un emploi quand on s'appelle Muhammad ou Ali. Par conséquent, des populations très différentes à l'origine se retrouvent dans des sociétés de plus en plus déstructurées. D'où les difficultés actuelles, l'abstention électorale - les populations immigrées se sentent très peu concernées par les joutes politiques nationales - ou les voitures qui flambent. Attention : je ne justifie absolument pas ces actes. Je les constate, encore une fois.
 
O. G. - Comprenez-vous les angoisses existentielles et les crispations des populations européennes face à l'islam ? Le vote suisse lors du référendum sur la construction de nouveaux minarets, la résurgence du Front national en France et les succès électoraux de la Ligue du Nord en Italie ont récemment illustré ce phénomène...
 
J. S. - Je peux le comprendre même si je ne partage pas ces craintes. Nombre d'Européens éprouvent des angoisses identitaires. Les politiques sont largement responsables de ce mauvais climat : ils ne sont pas capables ou n'ont pas le courage de tenir un discours de vérité sur ces questions. Ils devraient clairement annoncer la couleur : oui, l'immigration est un fait irréversible qui devra même, probablement, s'amplifier ces prochaines années à cause du déficit démographique et du vieillissement des populations européennes. Il faudrait un vrai débat sur ces questions - et non sur l'identité nationale. Il faut discuter du vivre-ensemble, de l'histoire coloniale de nos pays et de ses conséquences, des angoisses identitaires des uns et des angoisses sociales des autres... Aux nouveaux arrivants en Europe, il faudrait donner un manuel européen où seraient expliquées les valeurs européennes, l'histoire du continent, etc.


 
O. G. - Après le « continent  sans visage», on dit à présent que l'Europe est un continent « sans rivages », sans frontières clairement délimitées. La Turquie a-t-elle sa place en Europe ?
 
J. S. - Je crois qu'il faut accepter le pari des partis turcs pro-européens ainsi que celui des classes moyennes pro-européennes. Il faut les soutenir : il en va de l'intérêt stratégique de l'Europe, même si la Turquie est un pays musulman et qu'il se trouve aux frontières du Moyen-Orient. La vraie frontière de l'UE, c'est le critère démocratique et politique. Nous devons pousser la Turquie à poursuivre ses réformes afin d'en faire un pilier européen.
 
O. G. - Vous êtes très attaché à l'existence de l'État d'Israël. Dans un discours prononcé en 1999, vous avez cité Milan Kundera qui affirmait qu'Israël « surgit à nos yeux comme le véritable coeur de l'Europe, un coeur étrange placé au-delà du corps ». Diriez-vous la même chose aujourd'hui ?
 
J. S. - Non. Je crois qu'Israël a absolument besoin de s'enraciner dans sa région, le Moyen-Orient. Ce n'est pas lui rendre service que d'en faire une projection de l'Occident. La destruction des Juifs d'Europe est au coeur de l'identité israélienne, mais le pays doit aujourd'hui prendre quelque distance vis-à-vis de cette tragédie. Il doit tirer sa légitimité de sa démocratie, de sa réussite économique, du bonheur qu'il produit pour ses citoyens plutôt que des malheurs et des horreurs du siècle passé. 
 
O. G. - Comprenez-vous la politique actuelle du gouvernement israélien ? 
 
J. S. - Je comprends la réaction des Israéliens quand des régimes - je pense évidemment à l'Iran, mais pas uniquement - ou des mouvements politiques nient son droit à l'existence. Le Moyen-Orient a besoin de l'État d'Israël - un État dont l'acte de naissance, rappelons-le, fut le dernier acte commun de la coalition antifasciste de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, les Israéliens doivent reconnaître l'existence des Palestiniens et leur droit à avoir leur propre État. Leur angoisse existentielle ne doit pas être un alibi permettant de pratiquer la politique du fait accompli - ce qui est le cas sous Nétanyahou. Ce gouvernement exerce un véritable chantage, en particulier vis-à-vis des États-Unis, parce qu'il se sent intouchable diplomatiquement. En Israël - comme chez les Palestiniens, par ailleurs -, il n'y a malheureusement pas d'homme politique suffisamment courageux pour faire de douloureuses concessions et les assumer politiquement... Où sont les Sadate et les Begin ?




Jorge Semprun, un parcours profondément européen.



Jorge Semprún : "Un parcours profondément... par www-touteleurope-eu

JORGE SEMPRUN ET LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE
L'entretien en 1999

Jorge SEMPRUN s'exprime sur la démocratie française et les qualités, à ses yeux, de l'exception française.





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