JORGE SEMPRUN, L’ECRITURE OU L'OUBLI
Par Robert Verdussen




L’écrivain espagnol s’est éteint à Paris. Il voyait un danger en la sacralisation, lui préférant une mémoire laïque, uniquement historique.


Une tombe au creux des nuages". Le dernier essai de Jorge Semprun, décédé le 7 juin à son domicile parisien, sonne comme un présage. Elu meilleur essai de l’année 2010 par "Lire", l’ouvrage abordait l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Beaucoup s’en vantent. Lui pouvait se dire Européen. Toute sa vie en témoigne. De l’Europe, Jorge Semprun a vécu, durant plus d’un demi-siècle, l’une des histoires les plus tragiques. Dans sa chair et dans ses convictions. La première en a été meurtrie; les secondes déçues. Ses blessures et ses déceptions, il n’a cessé, depuis, d’en faire le récit à travers un imaginaire parfois plus fidèle à la réalité que les témoignages privés de fiction. Avec l’espoir d’en guérir. Mais en guérit-on jamais ? L’espoir également qu’on n’oublie jamais. La mémoire n’était-elle pas sa plus fidèle compagne ?

Né à Madrid il y a 87 ans, l’âge de la maturité s’est confondu, pour lui, avec l’apogée du nazisme. Exil à Paris. Engagement dans la Résistance. Arrestation et plongée dans l’univers concentrationnaire dont il ressort horrifié et silencieux. À la Libération, la guerre, la sienne, n’est pas finie. Le communisme lui paraît le seul moyen de chasser de son pays ce relent de fascisme qu’est le franquisme. Il entre au comité central du PC espagnol en 1954. Dix ans plus tard, ayant opté pour l’eurocommunisme, il en est exclu. Sans regret. Les chars soviétiques ont envahi Budapest. Le goulag décille bien des yeux. L’avènement de la démocratie en Espagne le retrouve ministre de la Culture. Un temps seulement. Sa vocation était d’écrire.

En 2001, il était l’invité de la Foire du livre à Bruxelles, dont le thème était "Les imaginaires en Europe". Nous l’avions alors rencontré. "Aujourd’hui, l’institutionnel prime sur l’imaginaire en Europe. Ce n’est pas une perte de temps. L’Europe doit s’élargir vers l’Europe centrale dont le totalitarisme nous a coupé et qu’il faut réintégrer. Mais je sens moins l’imaginaire nous y pousser. Et moins le culturel. Et moins la mémoire." Le triangle était tracé : l’imaginaire, c’est aussi la mémoire et la culture. Les trois sont liés, parfaitement imbriqués. Et pourtant. "Le couple France-Allemagne, pro-créateur de l’Europe par sa réconciliation, pèse d’un poids qui crée une difficulté. Le deuil est fait. Maintenant, c’est fini. On ne peut pas demander de vivre toujours dans ce passé. À présent, autour de ce couple, il faut créer une vraie famille. Ce n’est pas facile."
Premier angle du triangle européen, la culture. L’unité culturelle de l’Europe est faite de sa diversité. Le paradoxe n’est qu’apparent. En réalité, il faut préserver cette diversité. Mais fonde-t-elle l’Europe ? "Je pense souvent à cette phrase attribuée à Jean Monnet et qu’il n’a jamais prononcée : si je devais recommencer l’Europe, je commencerais par la culture. Non. Si Monnet recommençait l’Europe aujourd’hui, il commencerait encore par l’économie. Pas celle du charbon et de l’acier, celle de la révolution informatique dans laquelle il se trouve beaucoup plus de culture. Celle-ci serait ainsi beaucoup plus incorporée dans la construction de l’Europe."

Cette Europe culturelle n’est-elle pas idyllique ? N’y a-t-il pas contradiction entre cette diversité qui constitue son unité et la réalité de cette diversité qui encourage parfois les volontés d’autonomie locale ? Jorge Semprun n’écartait pas l’objection. "C’est le grand problème : maintenir l’équilibre entre deux tendances contraires objectivement inscrites dans l’histoire de l’Europe, celle qui tend à la supranationalité et à l’universalité, et cette autre, centrifuge, autour de petits particularismes." Le danger, accru encore par l’élargissement vers l’Est, est là, entre l’uniformité imposée par une idée abstraite de l’Europe et la dispersion totale imposée par le sentiment d’appartenance locale et, parfois même, tribale ou ethnique. "L’ex-Yougoslavie en est l’exemple tragique."

L’autre angle du triangle, c’est la mémoire. Les jeunes ne l’ont-ils pas perdue ? "Pas seulement la jeunesse. La vie dans les paillettes du présent, qui est souvent la nôtre, est en partie conditionnée par la forme même de la communication d’aujourd’hui, l’accumulation de données factuelles. Cela ne devrait pas exclure la mémoire. Mais cela finit par l’exclure. Pour parler de l’imaginaire de l’Europe, il faut parler de la mémoire."



Les abus de la mémoire existent pourtant. Jorge Semprun, qui a vécu Buchenwald et en nourrit ses livres, y discerne aussi un danger, celui de la sacralisation. "Il y a l’absence de mémoire et la mémoire exaspérée à laquelle on ne peut pas toucher sans être accusé de révisionnisme. La mémoire de l’extermination des juifs en Europe ne s’est pas manifestée avant les années 60. Par culpabilité des rescapés et incrédulité des autres. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Avec le risque, non de bloquer l’avenir, mais de rendre plus difficile l’audace pour aborder le présent. Je n’aime pas le mot Shoah, un mot hébreu, un peu mystérieux qui ajoute à la sacralisation de la mémoire. Alors que, pour être partagée par tout le monde, cette mémoire doit être laïque, uniquement historique et donc susceptible d’être étudiée de manière rationnelle."

Buchenwald était au centre de l’ouvrage majeur de Jorge Semprun paru en 1994 : "L’écriture ou la vie" ou comment survivre à l’horreur en écrivant. Sacralisation ? "Non. Le camp était nazi pendant la guerre. Il est devenu stalinien en 1970. C’est le lieu d’une mémoire moins univoque, moins sectaire. Deux passés totalitaires s’y rencontrent autour de la figure de Goethe. C’est un endroit extraordinaire pour réfléchir à l’avenir de l’Europe."

L’imaginaire, troisième angle du triangle, dans ce contexte, est le plus ouvert. Le plus nécessaire aussi. "Quand je lis des études historiques ou sociologiques sur les camps, je me dis que tout y est et que l’essentiel n’y est pas. Comment raconter l’odeur des fours crématoires ? Et le printemps qui éclate dans la forêt de Buchenwald provoquant un sentiment de plaisir et d’angoisse quand on part travailler à cinq heures du matin ? Le romancier, s’il est un grand écrivain, peut y arriver. Dostoïevski y arriverait "
Victime du nazisme, déçu du communisme, Jorge Semprun appartenait à une génération qui a laissé derrière elle un vide idéologique, sanctionné au surplus par la mort de Dieu. "Nous nous sommes battus pour la révolution mais nous ne laissons pas une idée forte à laquelle peuvent s’enchaîner les générations suivantes. Je suis heureux que mes petits-fils n’aient pas de sujets de révolte et malheureux quand ils m’interrogent : qu’est-ce qu’on fait dans la vie ?" Ce qu’il leur répondait ? "Qu’il y a chaque jour dans nos sociétés des injustices à combattre. Que ces jeunes que j’ai vus, un jour, engagés dans un camp humanitaire en Angola auraient été des guérilleros il y a vingt ans. Que l’humanitaire est, d’une certaine façon, l’humanisme d’aujourd’hui parce qu’il est dégagé du politique d’hier et de ses idéologies."


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