L’acteur Michel Bouquet est mort  

13 Avril 2022

 

L AAJS rend hommage à Michel Bouquet qui vient de décéder. Il aura marqué le théâtre ainsi que le cinéma par ses qualités humaines d un comédien hors pair.

Rappelons qu'il a été Me Lempereur dans l'Attentat d Yves Boisset, film auquel Jorge Semprun a contribué ainsi que dans L'Origine de la violence d Élie Chouraqui projeté en juin 2021 au Mémorial de la Shoah à l occasion de l hommage à Jorge Semprun

Les planches étaient son royaume, même s’il a tourné avec les plus grands cinéastes français. Son exigence et sa rigueur, sa présence intense ont fait de lui un monstre sacré dans l’exercice de son art. Michel Bouquet est mort, mercredi 13 avril, à l’âge de 96 ans.

Michel Bouquet s’en est allé comme il marchait dans les rues populaires du haut Montmartre, vêtu de sa gabardine beige qui le faisait ressembler à un personnage de Simenon ou d’Emmanuel Bove : discrètement, de manière presque anonyme. Sa vie se confondait avec le théâtre, et la mort n’est pas une scène. « Je ne me trouve pas intéressant. Mais terne, banal, plat. Ce sont les rôles qui me donnent de l’épaisseur », disait-il, lui qui incarne l’acteur absolu.

Le théâtre avait été son refuge, après une enfance qu’il préférait oublier, et il ne l’avait plus quitté. Jouer, jouer, jouer, pour laisser loin derrière ces années grises, où il se disait : « Si c’est ça la vie, ce n’est pas la peine d’être là. »

Michel Bouquet, mort mercredi 13 avril à l’âge de 96 ans, naît le 6 novembre 1925, dernier d’une famille de quatre fils. Depuis qu’il est rentré de la guerre de 1914-1918, son père, chef comptable à la Préfecture de police de Paris, ne parle plus, sauf avec ses copains de régiment. Il repartira pour celle de 1939-1945 : quatre ans prisonnier en Poméranie. Il en revient, plus muet encore, pour s’absenter peu à peu définitivement. L’enfance de Michel Bouquet (qui n’a aucun lien de parenté avec l’actrice Carole Bouquet) au pays des ombres tient en deux mots : la pension et la guerre. A 7 ans, il est envoyé à l’école Fénelon, à Vaujours (aujourd’hui en Seine-Saint-Denis). Sept ans de tunnel, sept ans au piquet.

Jamais il ne s’adaptera à cet univers qu’il décrira comme « brutal, grossier, une société humaine en réduction, extrêmement cruelle », à laquelle le garçonnet brun et maigre oppose une résistance passive mais absolue. Il passe sa vie au coin, s’inventant des histoires « pour ne pas crever », et devient cet « anarchiste doux » qu’il ne cessera plus d’être.

Quand il en sort, en 1939, c’est la guerre et, au printemps 1940, l’exode. Michel Bouquet reviendra marqué à jamais par cette fuite harassante jusqu’à Lyon et par l’Occupation. « Au début de la guerre, Paris était recouvert d’affiches qui disaient : “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !”. Et du jour au lendemain, tout s’effondrait. Je n’ai pas supporté ce mensonge. Quant à l’Occupation, ce fut une période abominable, honteuse… Mais elle a forgé ma capacité à ne plus me faire aucune illusion sur ce monde. »

La voix du destin

Quelques mois plus tard, la famille revient à Paris. La mère de Michel Bouquet, cette mère si aimée, si admirée, qui vivra jusqu’à 101 ans, est modiste. Elle pique et coud jusqu’au bout de la nuit chapeaux et capuches chaudes, et s’en sort. Surtout, elle adore le théâtre, le cinéma, la musique. Elle emmène son fils à l’Opéra-Comique, à la Comédie-Française, à la Gaîté lyrique. Le jeune homme est ébloui, transporté. Notamment ce jour de 1942 où, à la Comédie-Française, il voit Maurice Escande en Louis XV dans Madame Quinze, de Jean Sarment.

Il faudra quelques mois encore pour que Michel Bouquet écoute la voix du destin. Un beau dimanche de mai 1943, il trouve l’adresse de Maurice Escande dans l’annuaire. La vie, parfois, est simple comme un coup de sonnette. A 10 h 10, le jeune homme est devant la porte de l’appartement de la rue de Rivoli. Le célèbre sociétaire de la Comédie-Française est là. Il écoute l’apprenti comédien dire La Nuit de décembre, de Musset. « Mais c’est pas mal ! Il faut venir à mon cours… ».

Et c’est parti. Pour Michel Bouquet, tout va aller très vite. Le Conservatoire, où il brille au côté de Gérard Philipe, aussi solaire que lui est ténébreux. La rencontre avec Camus et Anouilh. Avec le premier, il joue le rôle de Scipion dans Caligula, en 1945, puis le rôle même de l’empereur en 1951, Les Justes, en 1949, et Les Possédés, en 1959. Avec le second, Roméo et Jeannette (1946), L’Invitation au château (1947) et Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes, qui fait scandale, en 1956, pour son personnage se livrant à de sinistres épurations au nom de la Résistance.

Sur Roméo et Jeannette, Michel Bouquet a rencontré Jean Vilar, acteur, qui songe déjà à sa première Semaine d’art, à Avignon, qui aura lieu en septembre 1947. Bouquet sera de l’aventure, dans un rôle d’Hamlet moderne au côté de Jeanne Moreau, dans La Terrasse de midi, de Maurice Clavel. Mais, avec Vilar, les relations seront toujours compliquées. Les deux hommes s’estiment. Le comédien accompagne les débuts de l’aventure du Théâtre national populaire (TNP) : il affronte la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon, en 1950, dans Henri IV, de Shakespeare. Puis il y aura La Mort de Danton, de Büchner, La Tragédie du roi Richard II, de Shakespeare, et Dom Juan, de Molière, à nouveau dans la Cour.

L’épisode est révélateur de la haute intransigeance, de l’orgueil d’un acteur qui se fait de son métier une idée très particulière, qui l’a tenu à l’écart des grands metteurs en scène, à de rares exceptions près – Claude Régy et Roger Planchon l’ont dirigé dans plusieurs pièces d’Harold Pinter. « Pour moi, un comédien n’est intéressant que s’il défend sa propre conception du personnage. J’ai besoin de me sentir maître du jeu, sinon je n’ai aucun courage, aucun désir », expliquait-il. Bouquet se mesure directement avec les auteurs. Et des auteurs, il y en a eu beaucoup, après Camus : Beckett, Ionesco, Pinter, Strindberg, Thomas Bernhard et, dans les années 2000, un retour à Molière, qui pour lui ne signifiait pas renouer avec un classicisme confortable : « Molière, c’est tout sauf un moraliste. C’est un provocateur, un bousilleur, comme Thomas Bernhard. »

Ainsi s’est construit Michel Bouquet, dans une exigence qui a fait de lui un monstre sacré. Mais un monstre solitaire, malgré le beau compagnonnage poursuivi avec sa femme, la comédienne Juliette Carré, épousée en secondes noces en 1970 (il avait précédemment été marié à la comédienne Ariane Borg, dont il avait divorcé en 1967). C’est de manière individuelle qu’il cherchait les voies de cette « école de vérité » que devait être pour lui le théâtre. « Quand on vit ainsi avec les grands esprits, il y a forcément un peu de poussière d’or qui retombe sur vous », déclarait-il à Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction de Télérama, dans le beau livre qu’ils ont signé ensemble, Mémoire d’acteur (Plon, 2001).

Les planches étaient son royaume, lui qui, dans la vie, cultivait l’anonymat jusqu’à l’étrangeté. Quand on lui demandait, notamment lors d’un long entretien accordé au Monde, en décembre 2006, ce qu’il serait devenu s’il n’avait pas réussi à devenir comédien, Michel Bouquet répondait qu’il aurait fait n’importe quoi, « balayer le plateau ou distribuer les accessoires », pourvu que ce soit dans un théâtre.

« L’orgueil des humbles »

Pourtant, le cinéma, qui n’a cessé de désirer sa présence intense et inquiétante, sera à cet égard comblé des dizaines d’années durant. Il y débute en 1947 avec des seconds rôles dans Monsieur Vincent, de Maurice Cloche, et Brigade criminelle, de Gilbert Gil, puis, en 1948, dans Manon, d’Henri-Georges Clouzot. C’est en cette même année 1948 qu’il campe son premier vrai personnage au cinéma : celui d’un bâtard révolté dans Pattes blanches, de Jean Grémillon. Ecrit par Jean Anouilh, qui devait réaliser le film mais tombe malade huit jours avant de commencer le tournage, le rôle n’était pas prévu pour lui. Pour Bouquet, la rencontre avec Grémillon fut « phénoménale ». Il découvre, dit-il, que, « pour être acteur, il faut être vraiment cultivé, à la hauteur du savoir, de la connaissance de la vie ».

Il retrouve Anouilh au cinéma en 1951, pour Deux sous de violettes, mais son vrai retour à l’écran s’effectue en 1967, pour La Mariée était en noir, de François Truffaut, où il interprète un mélomane timide et solitaire. Avec Truffaut, il tournera aussi La Sirène du Mississippi (1968). Mais c’est Claude Chabrol qui marque le tournant de sa carrière cinématographique, lui donne des premiers rôles dans La Femme infidèle (1968) et Juste avant la nuit (1971) : mari outragé tuant l’amant de sa femme, bourgeois pompidolien assassinant sa maîtresse. De faux hommes paisibles, inquiétants. « Un coup de foudre », dit alors Chabrol.

« Je ne me suis jamais considéré comme un acteur de cinéma intéressant », disait pourtant Michel Bouquet, lassé de ses emplois de flic inquiétant, de député pourri, de notable peu recommandable. Il a besoin de textes malicieux pour respirer. Il a « l’orgueil des humbles », entend sans cesse prouver qu’il peut « faire tellement mieux ». Maître de son rythme, de son travail d’interprète sur les planches, il se sent sous la menace d’être « démoli » devant une caméra, empêché d’imposer sa lecture du personnage : « Si j’avais affaire à un cinéaste imbécile, j’aurais l’air d’un imbécile. »

Mais Bouquet ne demandait qu’à se plier à des cinéastes d’envergure, à jouer des « cas ». Il en fut ainsi avec Edouard Luntz (Le Dernier Saut, 1970), Yves Boisset (il est un flic terrifiant, maniaque obsessionnel dans Un condé en 1970), Pierre Zucca (Vincent mit l’âne dans un pré… et s’en vint dans l’autre…, en 1976, est l’une de ses grandes prestations, en père sculpteur aveugle, face à Fabrice Luchini).

Autres rencontres marquantes : celle de Jaco Van Dormael qui lui confie le rôle d’un vieillard échappé d’une maison de retraite et lancé à la recherche du temps perdu, dans Toto le héros (1991). Celle d’Anne Fontaine, qui lui vaut son premier César du meilleur acteur, en 2002, pour Comment j’ai tué mon père. Il y joue un père absent, lui qui souffrit de l’absence du sien.

Son second César du meilleur acteur, en 2006, couronne son rôle le plus troublant, celui de François Mitterrand dans Le Promeneur du Champ-de-Mars, de Robert Guédiguian. Il confiait alors qu’il était entré dans la peau de l’ancien président de la République par complicité avec ce qu’ils avaient vécu tous deux : la guerre de 1940, pour lui l’exode, pour Mitterrand l’expérience de la captivité et de l’évasion.

« Mitterrand est un personnage de roman. L’œil noir, le visage pâle, masque de plâtre : un homme très différent de l’animal politique. » Il se glissait dans son manteau, endossait son chapeau, avec un charisme stupéfiant, composant un portrait espiègle, donnant une leçon de comédie, montrant comment un monstre sacré – lui-même – pouvait s’imbiber des « forces de l’esprit » d’un autre. Un tel grand rôle eût convenu à une sortie élégante, mais Michel Bouquet, 81 ans, était encore loin d’en avoir fini avec le cinéma comme d’ailleurs avec les planches. Au contraire, il était parfaitement disposé à tirer de son grand âge le meilleur parti artistique.

« La mort ne m’impressionne pas »

Ainsi, dans La Petite Chambre, film suisse de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, sorti en 2010, il interprète Edmond, un vieil homme que son fils veut placer en maison de retraite. Dans le Renoir de Gilles Bourdos, présenté à Cannes en 2012 et sorti en 2013, il incarne l’artiste en vieillard combatif, aux mains torturées par les rhumatismes, fasciné par son ultime jeune modèle.

En décembre 2011, Michel Bouquet annonce qu’il renonce à se produire sur une scène de théâtre. Faux départ. En 2013 et 2014, on le retrouve sous les feux de la rampe dans Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco, auteur qu’il tenait pour « le plus lucide au monde » et pièce fétiche qui lui avait valu, en 2005, son deuxième Molière du meilleur comédien (après Les Côtelettes, de Bertrand Blier, en 1998). Toujours avec le metteur en scène Georges Werler, il y incarne Bérenger Ier, monarque hagard arc-bouté contre l’idée de sa fin inéluctable et proche.

La fiction devient fragile. Elle prend d’autant plus des allures de défi à la réalité que c’est sa propre épouse, Juliette Carré qui, en reine Marguerite, lui donne la réplique. Michel Bouquet mourait tous les soirs sur scène, pour mieux réapparaître le lendemain. En septembre 2017, il retrouve Molière dans Le Tartuffe mis en scène par Michel Fau. Mais l’acteur n’est alors plus que l’ombre de lui-même, dans sa diction et son rapport aux mots. « La mort est bientôt là, mais elle ne m’impressionne pas du tout », répondait-il posément et invariablement à quiconque l’interrogeait sur le passage du temps.

Michel Bouquet en quelques dates

6 novembre 1925 Naissance à Paris

1945 Crée « Caligula » avec Albert Camus

1947 Début au cinéma

1998 et 2005 Molière du meilleur comédien

2002 et 2006 César du meilleur acteur

2013 Grand officier de la Légion d’honneur

13 avril 2022 Mort à Paris.

Le Monde : L'acteur Michel Bouquet est mort







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