SEMPRUN OU LA MÉMOIRE DE LA VIE
PAR VALÉRIE TRIERWEILER


Disparu il y a un an, Jorge Semprun travaillait alors à raconter son expérience de la torture. Gallimard publie ce texte posthume, d’une émouvante dignité.


Avoir 20 ans en 1943. Avoir 20 ans et se préparer au pire. A souffrir sûrement, à mourir peut-être. Près de soixante-dix années plus tard, c’est par-delà la mort que cette réflexion produite par Jorge Semprun nous parvient. Quel étrange sentiment que de prendre en main un ouvrage récent dont on sait l’auteur disparu ! Encore davantage avec celui-ci. N’y a-t-il pas quelque chose d’ironique à accoler le titre « Exercices de survie » avec le mot « posthume » ? Voilà bien deux mots que décidément nous ne parviendrons pas à réconcilier.

On s’interroge donc, l’auteur aurait-il réécrit, changé quelques passages, dévié de chemin ? Aurait-il voulu la publication de cet ouvrage inachevé comme nous le précise l’éditeur ? Semprun n’en avait pas fini avec la vie quand il entreprit de se lancer dans une nouvelle grande œuvre. L’Espagnol envisageait l’écriture de plusieurs ­volumes qui, tous, auraient porté le titre d’« Exercices de survie ». « La première partie est pratiquement prête et porte sur l’expérience de la Résistance, et ma jeunesse. Le thème sur lequel elle s’articule est un thème dont j’ai très peu parlé mais que j’aborde là autant par l’expérience vécue que par la réflexion : c’est la torture », disait-il alors, peu de temps avant que la maladie ne l’emporte.



Vingt ans de vie à être confronté à la possibilité d’une arrestation et à la torture


Régis Debray, qui signe la préface, définit ainsi ce dernier texte : « Sur cette mémoire-miroir, en somme, un vieil homme se penche à la recherche de son vrai visage, net et définitif, et voilà que d’autres, des dizaines de visages se bousculent dans le champ, le tirant à hue et à dia, jusqu’à le faire douter de lui-même. » Semprun nous a déjà beaucoup parlé de lui. Dans le mémorable « L’écriture ou la vie », il nous démontrait que sa trajectoire était un roman écrit à l’encre noire. De son passé de résistant comme de celui de déporté ou d’engagé, l’homme a fait de sa vie un combat. A-t-on le choix lorsque l’action politique coule déjà dans les veines de ses propres parents ? A-t-on le choix lorsqu’on est réfugié de la guerre civile ­espagnole avec sa famille débarquée en France en 1939 ? Très tôt, le jeune Jorge se rapproche du réseau communiste résistant des Francs-tireurs et partisans-Main-d’œuvre ouvrière immigrée. Puis il rejoint le réseau Jean-Marie Action, une branche de l’organisation Buckmaster, dirigé par Henri Frager.

C’est de ce temps-là que Semprun tente d’extraire ses souvenirs, lorsqu’il pénètre ce jour-là au Lutetia. Ce lieu hautement symbolique, qu’il convenait d’éviter à tout prix quand il avait 20 ans. « J’y étais entré pour évoquer à l’aise les fantômes, dont le mien, probablement. […] J’avais juste le désir d’éprouver mon existence, de la mettre à l’épreuve. » L’épreuve, à l’époque, ce fut celle de la torture, donc. Il a 20 ans quand son réseau le prépare à l’éventualité d’y être soumis. Il n’a que 20 ans lorsqu’il en fait l’expérience : « Ce qui est inhumain, alors surhumain, en tout cas, c’est d’imposer à son corps une résistance sans fin à l’infinie souffrance. D’imposer à son corps, qui n’aspire qu’à la vie, même dévalorisée, misérable, même traversée de souvenirs humiliants, la perspective lisse et glaciale de la mort. La résistance à la torture, même si elle est défaite en fin de compte – et quel qu’en soit le compte – en heures, en jours, en semaines, est tout entière pétrie d’une volonté inhumaine, ­surhumaine, plutôt, de dépassement, de transcendance. Pour qu’elle ait un sens, une fécondité, il faut postuler, dans la solitude ­abominable du supplice, un au-delà du nous, une histoire commune à prolonger, à reconstruire, à inventer sans cesse. »



Semprun survit. Il survit encore lorsqu’il est déporté à ­Buchenwald. Block 62. Au cours de ses réflexions, l’écrivain à l’incroyable destin avoue détester les réunions d’anciens combattants où chacun brandit ses heures de gloire comme autant de trophées. Il n’en est qu’un avec ­lequel évoquer ces années-là, ces expériences-là ne pèse pas, c’est Stéphane Hessel bien sûr. Mais les sujets de conversation entre eux deux sont tellement nombreux que le temps s’écoule sans que le sablier ne puise dans le passé. Plus tard, la résistance au franquisme continue de faire de Semprun un hors-la-loi. Vingt ans de vie à être confronté à la possibilité d’une arrestation et à la torture. Tout resurgit. « C’est une chance, d’une certaine façon : tant que les souvenirs affluent, le sang continue de battre. » A la veille de sa mort, lorsqu’il rédige ces dernières lignes, Semprun nous rappelle qu’il n’a pas choisi la facilité. Sa vie ne tient qu’en un mot : le ­courage.

« Exercices de survie », de Jorge Semprun, éd. Gallimard, 109 pages, 11,90 euros.


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