Jean Léger (1925- 2015)
par Corinne Benestroff

« Je n’étais plus au secret, je partageais ma cellule et ma courette avec Ramaillet et ce jeune maquisard de la forê̂t d’Othe, qui avait été dans le groupe des frères Hortieux1. » (p.57), écrit Semprun dans Le Grand voyage.


Le gars de la forêt d’Othe, qui partage ses colis, c’est Jean Léger. Né le 5 avril 1925 à La Chapelle-sur-Oreuse, il est élève instituteur à l’Ecole normale en 1941. Avec son ami Roger Rondeau dont le père Alfred, maire de la Chapelle-sur-Oreuse, est engagé dans des activités de résistance et d’autres camarades, Jean Léger transporte des armes qui sont cachées dans une maison des Rondeau. Le 22 septembre 1943, alors que la ferme est investie par les Allemands, il fait évacuer les armes et les munitions. Arrêté au lycée Jacques Amyot, le 25 novembre, il est conduit par la Gestapo à Sens où il est interrogé sur l’affaire Rondeau. Transféré le 10 décembre à la prison d’Auxerre, il y rencontre Semprun2. Jean Léger passera en février 1944 par la Prison du Cherche-Midi avant d’être transféré vers le camp de concentration Natzweiler-Struthof. Détenu NN (Nacht und Nebel), voué à la disparition dans « la nuit et le brouillard », soumis à un régime de détention très rigoureux, il passera par plusieurs Kommandos et Dachau. Libéré le 30 avril 1945, tuberculeux, atteint par le typhus, il restera hospitalisé an Allemagne pendant 22 mois avant de pouvoir rentrer. Il ne peut reprendre son activité d’enseignant en raison de sa tuberculose. Jean léger m’a raconté en riant qu’il avait reçu récemment une lettre d’excuses de l’Éducation Nationale.



Comme pour beaucoup de déportés, le choc du retour est rude, ainsi qu’il le décrit dans ses mémoires. Il se marie et décide en 1952 de réaliser un rêve d’enfant : partir en Afrique. Il y restera trente ans. En 1998, il publie son témoignage Petite chronique de l’Horreur Ordinaire,3 s’engage dans la transmission de son expérience et milite au sein d’associations de la Résistance et de la déportation.

Jean Léger a conservé jusqu’au bout son esprit de résistant, son intérêt pour les problèmes du monde et un humour ravageur. À l’automne 2014, la dernière fois que je l’ai vu, il rédigeait ses souvenirs d’Afrique. Ses amis de L’ARORY (Association pour la Recherche sur l’Occupation et la Résistance dans l’Yonne)4 dont il était vice-président, écrivent : « Avec Alfred Rondeau, avec Albert Fandart, ses aînés, avec ses camarades du lycée Jacques Amyot, avec Marc Bizot, fusillé à 20 ans, avec ses camarades sénonais, Maurice Berdou, Bernard Furet, Roger Rondeau, Roger Pruneau, Camille Fandard qui avaient tous son âge, avec une poignée d’autres, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, bourgeois, paysans, ouvriers, de gauche et de droite ou sans engagement politique, Jean Léger faisait partie de ceux, peu
nombreux aux heures sombres du printemps 1943, qui se sont engagés dans une action dont les risques étaient énormes et dont l’issue était loin d’être certaine. Il y fallait du courage, et il fallait ancrer ce courage dans des convictions patriotiques et démocratiques profondes. »5 Il fallait, dirait Semprun, une morale de résistance.6 Une morale de résistance mise en actes, telle celle accomplie avec courage par le gars de la forêt d’Othe dans la cellule de la prison d’Auxerre : « Il m’a dit : T’as assez causé comme ça, tu ne trouves pas ? Maintenant on va faire le partage. » (p.71)



Voici tel que nous l'avons interviewé, le recit
que Jean Léger faisait de cette période et de sa vie celui-ci à été miraculeusement retrouvé sur un téléphone à priori obsolète qu'il a fallu réanimer avec des technologies qui n'étaient plus usitées, une longue et âpre lutte contre une machine qui refusait de livrer ce trésor...

Première partie


Deuxième partie


1 Il s’agit des frères Horteur.
2 Ils se retrouveront en 2004. Jean Léger était membre de l’Association des Amis de Jorge Semprun.
3 Léger J., Petite chronique de l’Horreur Ordinaire, A.N.A.C.R., Yonne, 1998.
4 L’ARORY propose de nombreux documents passionnants. Voir sur le site les fiches biographiques et thématiques et les publications. http://arory.com/index.php?id=9. Centre de Documentation de l'ARORY 15 bis rue de la Tour d'Auvergne 89000 Auxerre Tel/Fax : 03 86 48 23 68- Email : arory.doc@wanadoo.fr
5 Note d’information du bulletin Yonne Mémoire n°33 (mai 2015), p.2.
6 Semprun J., Une morale de résistance, Husserl, Block, Orwell, Paris, BNF, 2002.


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