HOMMAGE à JORGE SEMPRUN

Dimanche 7 juin 2015

Quatre ans déjà que Jorge Semprun nous a quittés...

Madame la Conseillère régionale,
Monsieur le Conseiller départemental,
Monsieur le Maire,

Chers amis,

Comme chaque année depuis le premier anniversaire de sa disparition, l’AAJS rend hommage à Jorge Semprun, ici au cimetière de Garentreville où il repose auprès de son épouse, Colette Leloup.

Je tiens à vous remercier de votre présence amicale et remercier les collectivités et associations qui, comme les années précédentes, ont toujours été fidèles à cet hommage : le Conseil régional d’Ile-de-France représenté par Roseline Sarkissian, le nouveau Conseil départemental de Seine-et-Marne représenté par Bernard Cozic, la Ville de Blois, l’AFMD-77 représentée par Michel Garnier.



Nous nous retrouvons donc devant la tombe où repose Jorge Semprun inhumé dans le drapeau des Républicains espagnols et avec, depuis deux ans, une urne contenant de la terre basque de Biriatou, urne posée par Michel Hiriart, Maire de Biriatou. Comme vous le savez, Jorge Semprun avait écrit qu’il aurait aimé reposer à Biriatou mais il avait expliqué aussi les raisons de ne pas y reposer et par cette urne présente depuis 2013, c’est symboliquement que la Mairie de Biriatou a honoré le vœu de Jorge Semprun.

Alors, un hommage annuel, une urne contenant de la terre de Biriatou, une année commémorative du 70ème anniversaire de la fin de la 2ème Guerre mondiale et de la libération des camps de concentration en particulier celui de Buchenwald où Jorge Semprun avait été… comment considérer ces instants ?

Dans le film d’Alain Resnais « La Guerre est finie », premier scénario de Jorge Semprun pour le cinéma, le personnage incarné par Yves Montand déclare à un moment : « les anciens combattants m’emmerdent »…

Aussi, je partirais de cette phrase pour dire ce que cet hommage n’est pas et ne doit pas être : un rendez-vous annuel quelque peu comme obligatoire de nostalgiques, d’anciens combattants vivant en vase clôt. Non ce serait justement aller contre les propos de Jorge Semprun que de se réfugier dans le passé et organiser une commémoration pour faire une commémoration de souvenir. Rendre hommage à Jorge Semprun est avant tout une question de mémoire. Ce terme de « mémoire » est souvent utilisé ces derniers temps, je pense notamment lors du transfert des cendres au Panthéon de Geneviève De Gaulle-Anthonioz, de Germaine Tillion, de Pierre Brossolette et de Jean Zay, quatre résistants.



Alors parler de « mémoire » est certes une chose importante mais comment justement parler de la « mémoire » ?

Certains affirment qu’il existe un devoir de mémoire comme une sorte d’obligation faite en particulier aux plus jeunes dont on pourrait penser qu’ils n’auraient pas l’intelligence de la « mémoire » et qu’ils doivent se souvenir, que c’est un impératif. Si nous prenons la question de la « mémoire » comme un impératif, alors, gageons que c’est le meilleur moyen de la perdre la mémoire et Jorge Semprun n’était lui-même pas d’accord avec cette notion de devoir de mémoire.

Aussi, face ce « devoir de mémoire » comme impératif, nous devons parler de transmission de la mémoire, et plus encore du travail de mémoire.

Transmettre la mémoire, c’est le travail avant tout des survivants qui petit à petit les années passant nous quittent. Cette transmission n’a jamais été chose facile pour les rescapés, les survivants, les revenants des camps de concentration. Blessés et marqués dans leur chair, souvent revenanst seuls d’une famille totalement exterminée, il leur a été difficile malgré les cauchemars nocturnes quotidiens, de parler, de dire ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont subi tellement la souffrance était forte, de raconter déjà à leurs enfants. Ecrire a aussi été difficile. Certains ont pu, tel Primo Levi, d’autres comme Semprun ont fait le choix de la vie plutôt que celui de l’écriture même si, les années passant, ils ont eu la force de pouvoir écrire. D’autre ont pratiqué d’autres formes d’art : la peinture par exemple.



Transmettre la mémoire, c’est tout le travail qui est fait depuis de très nombreuses années dans les établissements scolaires par la rencontre entre les survivants, les rescapés et les élèves. Rencontrer un témoin est d’une force marquante pour un élève ; pouvoir parler au rescapé, l’écouter non pas comme un professeur, mais comme une simple personne avec son propre vocabulaire, son propre vécu, laisse une marque forte dans la tête des jeunes car il y a un lien direct.

Mais, comme je le disais, la transmission de la mémoire a ses limites. Les limites de la vie humaine et 70 ans après la libération des camps, les survivants, les rescapés sont de moins en moins nombreux et viendra rapidement maintenant le moment où plus aucun survivant ne sera là pour témoigner.



Vient alors le travail de mémoire : c’est celui des chercheurs, des professeurs, des historiens mais aussi le nôtre. Certes chacun doit être à sa place et nous ne pouvons nous improviser « chercheur », « historien », « professeur ».

Le travail de mémoire de ce que l’on appelle les « spécialistes » permet de rendre compte le plus exactement possible en l’état actuel des connaissances et des recherches, du passé. C’est un travail long qui doit être mené avec sérieux car justement la moindre faille si petite soit-elle est exploitée par les négationnistes qui ces dernières années font florès. Ces négationnistes pseudo scientifiques mais vrais idéologues qui ne sont seulement motivés que par leur nostalgie des pages sombres de notre histoire, nostalgiques qu’ils sont de ceux qui ont assassiné un 20 juin 1944 Jean Zay, de ceux qui ont assassiné Georges Mandel en Forêt de Fontainebleau un 7 juillet 1944.

Le travail de mémoire qui est le nôtre et je terminerai là, est celui de parler, d’expliquer, d’aller visiter avec nos enfants, avec les jeunes les sites, les lieux de mémoire. De leur faire découvrir des lectures de survivants tels les ouvrages de Jorge Semprun ; de leur faire lire notamment le journal d’Anne Franck mais aussi des ouvrages qui ont un lien avec cette mémoire et qui permettent de réfléchir et de faire réfléchir, je pense notamment à « Matin brun » de Franck Pavloff.

Ce travail de mémoire qui est le nôtre est qu’en définitive, nous devons grâce aux leçons du passé, construire l’avenir, être vigilants face à la montée notamment en France de l’extrême-droite, et Monsieur le Conseiller départemental sait contre qui l’immense majorité de ses collègues élus départementaux de Seine-et-Marne à commencer par lui-même tant de la majorité que de l’opposition, ont été élus au second tour du scrutin départemental de mars dernier.

Non contrairement à certaines affirmations de certaines et certains qui veulent faire table rase du passé, 70 ans ce n’est pas de l’histoire ancienne, c’est notre passé récent et sans ce travail de mémoire, et cette vigilance, nous risquons dans les années qui viennent de voir revenir les fantômes bruns du passé que nous croyions mis aux oubliettes.
Je vous remercie

Laurent BONSANG
Président de l’AAJS


Voici des images de la cérémonie...






Association des Amis de Jorge Semprun

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