JOURNÉE DE LA MÉMOIRE DE L’HOLOCAUSTE
Raconter l’innommable
Par Thomas Yadan




Le 27 janvier est depuis 2002 la Journée de la mémoire de l’holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité. L’occasion d’entretenir la mémoire, de transmettre aux nouvelles générations et d’appréhender l’avenir et l’histoire qui vient avec plus de lucidité et de responsabilité.


Journée de mémoire et de prévention : une date, correspondant à l’anniversaire de la libération d’Auschwitz, pour de nombreuses conférences, des projets éducatifs afin de penser le futur à travers le prisme de l’histoire et de répéter insatiablement une réflexion indispensable autour de la Shoah. Entreprise d’autant plus symbolique qu’elle est l’oeuvre d’une communauté de nations par l’intermédiaire des ministres européens de l’Education réunis à Strasbourg le 18 octobre 2002. Le projet se définissant précisément comme n’ayant “pas pour but de perpétuer la mémoire de l’horreur, mais d’apprendre aux élèves à être vigilants, à défendre les valeurs démocratiques et à combattre l’intolérance.” A cet égard, il s’agit à cette date, d’entreprendre de nombreux ateliers pédagogiques, d’écouter des témoignages, des débats dans les écoles, collèges et lycées afin d’éveiller les nouvelles générations aux dangers que représente la haine de l’autre et à exalter les valeurs républicaines.


Transmettre et éduquer

Une initiative pédagogique, donc. Mais comment transmettre l’inimaginable ? Il ne s’agit pas d’encourager l’empathie ou la fusion avec les victimes. Comme le disait, en 1995 dans l’Express, Jorge Semprun : “Je crois qu'on ne peut pas transmettre la complexité, la richesse, les nuances de l'expérience vécue. Non pas que cela soit indicible, mais faire imaginer l'inimaginable est impossible. Je ne suis pas en train de dire que les témoignages ne sont pas nécessaires. Je crois qu'il y a deux niveaux de compréhension de cette réalité : la connaissance et le souvenir (…) Je pense que l'on ne saura jamais la vérité existentielle de ces expériences, mais on en connaîtra le sens, la signification.” Distinction claire du souvenir, comme expérience personnelle difficilement transmissible et périssable et de la connaissance se définissant, avant tout, par un processus d’universalisation du cas particulier. Une journée dans les écoles permet, dès lors, à la fois d’entendre les témoignages, les faits racontés par les victimes, elles-mêmes, et d’engager une discussion autour de ces thématiques. Les enseignants ont ce devoir difficile de réintroduire un passé lointain et inaccessible pour de nombreux élèves dans le réel afin de les prévenir contre les vacillements de l’histoire.



De l’art…

Dans ce dialogue avec Semprun (l’Express), son interlocuteur insiste sur un point essentiel : “L'art, dit-il, est le seul substitut de l'expérience que nous n'avons pas pu acquérir.” En effet, si le témoignage et la mémoire semblent limités dans leurs capacités à transmettre la réalité existentielle d’une expérience personnelle, il subsiste un complément efficient : l’art et plus précisément la littérature. Si les tableaux de Zoran Muzic ont la froideur et le pathétique d’une représentation fidèle de l’horreur des camps, les livres de Primo Levi ont cette capacité à décrire, à raconter puis à introduire le lecteur dans cet univers, a priori, indicible. L’art comme objectivation de nos sentiments, de nos émotions, comme miroir de l’âme ou du corps, évoque avec plus d’authenticité ce que le discours peine à exprimer.

Le mal absolu

Le texte officiel précise encore que “cette Journée de la mémoire devra faire prendre conscience que le mal absolu existe et que le relativisme n’est pas compatible avec les valeurs de la République.”



Par absolu, il faut entendre l’impossibilité de réduire l’ampleur du drame, mais surtout le danger de vouloir relativiser. D’où la difficulté d’un enseignement impartial, d’une pédagogie mûrement réfléchie. L’appréhension théorique du mal pose de nombreuses questions.

A l’historien qui revendique le droit de comprendre ou d’interpréter objectivement, Primo Lévi s’interroge : “Peut-être ce qui s’est passé ne peut pas être compris et même ne doit pas être compris dans la mesure où comprendre c’est presque justifier.” (1) Plus intransigeante, mais dans la filiation,Eliette Abécassis refuse toute tentative d’interprétation rationnelle ou religieuse de la Shoah et condamne avec virulence le travail de l’historien au nom du caractère absolu de ce qui s’est passé à Auschwitz : “La méthode comparatiste de l’historien est fondée sur le relativisme : c’est le deuxième présupposé philosophique de l’histoire. Tout le travail de l’historien consiste à remettre les faits en perspective, de façon à les rendre objectifs.” (2) Ainsi, comprendre reviendrait à rechercher les causes au mal, à rationaliser le processus, et, en définitive, à plus ou moins excuser. Dans ce contexte, comment parler de la Shoah sans se laisser englober par le mal ? Cela commence-t-il peut-être par l’élaboration d’un vocabulaire pertinent et juste.

L’innommable

Car la Shoah est un crime si odieux par sa virulence, par son systématisme, par son absoluité qu’il a été longtemps difficile de le nommer. Or, nommer c’est réduire un objet dans un cadre singulier ; c’est imposer la marque de la finitude face à l’innommable… La Shoah, par son envergure dramatique, ténébreuse, ne semble pouvoir s’inscrire dans aucune sémantique précise, n’accepter aucune traduction objective satisfaisante.
River un événement, un nom, n’est ce pas aussi le relativiser, compromettre sa signification, son ampleur dans un cadre trop restrictif ? Il est dès lors surprenant que la notion d’Holocauste ait été retenue pour donner un sens au massacre systématique et conséquent d’un certain nombre d’hommes, de femmes et d’enfants. Holocauste se définie comme “un sacrifice religieux librement consenti, une offrande à Dieu”. Les Anglo-Saxons, par l’intermédiaire du film puis de la série télévisée ‘Holocauste’ ont adopté ce vocabulaire, aujourd’hui accepté par tous. Pourtant, ce rapport au sacrifice n’est pas loin de rappeler le caractère sacré propre à une idéologie justifiant la souffrance ou le mal afin d’expier les péchés (une théodicée moderne en quelque sorte). Le terme “shoah” (de l’hébreux “catastrophe”), rendu célèbre par le film de Claude Lanzmann, aurait, semble-t-il, été plus approprié.


Des romans


Nommer, c’est aussi décrire, exalter les vertus des mots et du roman. Pourtant la Shoah apparaît être un sujet à polémique quand il s’inscrit dans la littérature. ‘Les Bienveillantes’ de Jonathan Littell est un exemple explicite de la difficulté à s’approprier la Shoah. En réalité, il existe différents types de littératures sur ce sujet. Celle de Primo Lévi, de Semprun, de Elie Wiesel ou de Etty Hillesum dans laquelle l’écriture est mise au service du témoignage afin de lui donner force et détermination. Puis, celle de Littell ou d’Eric-Emmanuel Schmitt (‘La Part de l’autre’) où l’idée essentielle réside dans la non-extériorité du mal. L’humain est lui-même porteur de ce mal et peut générer haine et violence en fonction des situations historiques, des événements personnels. Tout le monde serait ainsi susceptible d’être un. “Frères humains, laissez-moi vous raconter (…)” (3) : la première phrase des ‘Bienveillantes’ introduit cette fraternité déconcertante du mal. On imagine alors l’antinomie avec la notion de mal absolu.

Moins polémiques, ‘La mort est mon métier’ de Robert Merle et ‘Le Journal d’Anne Frank’ peuvent sensibiliser avec précaution et intérêt dans les écoles, les collèges et les lycées. Cette journée est aussi l’opportunité de rappeler l’idée de “crimes contre l’humanité”. Car comme le disait Jankélévitch : “(…) Des crimes contre l’humanité, c’est-à-dire des crimes contre l’essence humaine, contre ‘l’hominité de l’homme’ en général. (...) Le raciste visait bien l’ipséité de l’être, c’est-à-dire l’humain de tout homme.” (4)

Ainsi, plus que la mémoire ou que la connaissance, il s’agit avec cette initiative de susciter chez les enfants la reconnaissance amicale de la différence et d’exalter la saveur de l’altérité. Leur apprendre par conséquent à ne pas se satisfaire d’une identité restrictive, rivée à la terre, à la religion ou à la culture. Sortir de l’Etre en quelque sorte…

(1) Primo Levi, Si c’est un homme, p.211, éd. Julliard, Paris 1987.
(2) Eliette Abécassis, Petite métaphysique du meurtre, p.35, éd. Puf, Paris 1998.
(3) Jonathan Littell : Les Bienveillantes, p.11, éd. Gallimard, Paris 2006.
(4) Vladimir Jankélévitch : L’Imprescriptible, p.22, éd. Seuil, Paris 1986.



Association des Amis de Jorge Semprun

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