LA GUERRE CIVILE ESPAGNOLE DANS L'ŒUVRE DE JORGE SEMPRUN, EXILÉ POLITIQUE ET ANCIEN ÉLÈVE DU LYCÉE HENRI IV

Conférence Jorge Semprun et la Guerre d'Espagne au Lycée Henri IV : une Rencontre avec Luis Negro organisée par l'AAJS.


Femme soldat à Madrid en 1936 par Burnett Bolloten, correspondant de United Press en Espagne pendant la guerre civile de 1934 à 1939

Avant de commencer à parler de Jorge Semprun, je voudrais dissiper une équivoque qui brouille souvent le sens des mots "guerre civile espagnole", d'autant que le franquisme l'a sciemment laissée s'installer pendant 40 ans, comme justification de son usurpation du pouvoir. En se ré́férant à̀ cette guerre, on comprend généralement que dè̀s le 17 juillet 1936, date à laquelle à commencé la ré́bellion d'un groupe de militaires contre la IIe République, une moitié du pays s'est affronté à̀ l'autre par les armes. Or, dans une grande partie de l'Espagne (pratiquement toute la Castille la Vieille, la Galicie, la Navarre, une partie du Pays Basque, une partie de l'Aragon, le nord de l'Estrémadure et le sud-ouest de l'Andalousie) il n'y a jamais eu de guerre civile, mais seulement un coup d'é́tat dont on peut mesurer la violence dans cette directive du Géneral Mola, l'un des chefs du soulèvement :
"Il faut créer ─ écrit-il ─ un climat de terreur, il faut donner la sensation de domination sans scrupules à̀ tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Il faut impressionner tout le monde, et tous ceux qui défendront ouvertement ou en secret le Front Populaire devront être fusillés".

Et il ne s'agit pas seulement d'un principe théorique : il fut bien mis en pratique non seulement pendant la guerre mais, une fois la guerre finie, pendant de longues anné́es.

La guerre civile a donc é́té́ dé́clenchée par ce coup d'é́tat, car une grande partie de la population des ré́gions contrôlé́es par le Ré́publique a essayé́ de défendre le gouvernement légal par les armes.


Cette guerre est, sans aucun doute, l'événement à̀ partir duquel s'explique toute l'Histoire de l'Espagne du XXe siè̀cle et du dé́but du XXIe, et donc, la vie des espagnols qui l'ont vé́cue, mais aussi de ceux qui en ont subi ses consé́quences, soit par l'exil, soit en souffrant les abus de toute sorte de la dictature qui en ré́sulte.

On peut donc aborder ces faits du point de vue de l'Histoire avec un grand H, ou du point de vue de la vie des gens. La première, on la trouve dans les livres d'Histoire, la deuxième dans la littérature, car elle nous introduit dans les labyrinthes des sentiments et des attitudes des êtres humains vis-à-vis des événements rapportés par les historiens.

Le cas de Jorge Semprun est doublement significatif à ce sujet, car il s'inscrit dans les deux catégories que l'on vient d'établir : d'un côté il est un littérateur, un écrivain, et de l'autre un homme politique qui intervient activement dans le déroulement de l'Histoire, et il consigne aussi par écrit cette expérience. Dans les deux cas, la guerre civile espagnole jouera un rôle central.

Et quel rôle, quelle signification a dans son œuvre cette guerre?


Guernica 1937

On va essayer de répondre à cette question.

Il serait impossible dans ce cadre de suivre le parcours de l'écrivain Jorge Semprun exilé politique, livre par livre, car, dit-il, j'écris "dans le va-et-vient temporel, entre anticipations et retours en arriè̀re ", (...) tournant toujours, obsessionnellement, comme les manèges de Luna Park de la mémoire, autour des mêmes thèmes. (Adieu Vive Clarté - Quel Beau Dimanche).

On trouvera donc les mêmes faits à plusieurs reprises, et pas toujours avec la même fonction dans la narration.

On peut distinguer dans son œuvre deux types de livres : un que l'on peut qualifier aisément d'autobiographique, et l'autre de romans proprement dits, où̀ l'on trouvera des é́léments de sa biographie plus ou moins romancés. Les 3 axes fondamentaux autour desquels tournent ses livres sont: son internement  à̀ Buchenwald, sa militance clandestine à Madrid, comme membre du bureau politique du PCE et, toujours en arriè̀re plan, la guerre civile espagnole. Cette guerre qu'il n'a pas vécue mais qui a façonné toute sa vie, comme on peut le lire dans un de ses ré́cits :

La guerre d'Espagne avait éclaté sur mon enfance. Elle avait apparemment tranché d'un coup tous les problèmes que j'aurais eu, sinon, à trancher un par un, seul. Elle avait délimité les camps, dans l'é́clairage brutal des grandes crises historiques. C'é́tait l'histoire, sa ruse et sa violence, qui avait pris mes problèmes à son compte, qui les avait provisoirement tranché́s pour moi. C'était la crise de l'histoire qui m'avait évité́ les crises de l'adolescence, comme elle ferait (...), en 1956, éclater la crise de l'âge d'homme. (Quel beau dimanche). Le livre avec lequel il commence sa carrière de romancier est Le Grand voyage (1963), récit romancé́ de son voyage de Compiè̀gne à Buchenwald. Il travaillait pour la Ré́sistance et il a é́té pris par les Allemands, qui le dé́porteront à Buchenwald dans un train à̀ bestiaux ;  ce livre est la recomposition de ce voyage en même temps que celle de son parcours sur ce qu'il appelle la "longue route de l'exil". La guerre civile espagnole sera le point de dé́part de ce parcours, qui commence une nuit d'aoû̂t 1936 dans la maison de vacances de Lekeito, village près de Bilbao. La famille est réveillée par le bruit des gens du village fuyant les troupes fascistes italiennes qui s'approchent ; cette nuit, dira-t-il en 1980, "ne s'est pas encore terminée, malgré les apparences"


Le soldat qui meurt par Robert Capa

La famille Semprun fuit dans un chalutier qui part de Bilbao et accoste dans le port de Bayonne devant une grande place où les gens regardent arriver ces rouges espagnols dé́munis de tout. Semprun a 13 ans, et le regard de ces estivants curieux le plonge dans l'é́tonnement et l'amertume. II é́crit à̀ ce sujet : "j'é́tais dé́jà̀ un rouge espagnol sans le savoir"

Pour mieux comprendre le sens de cet épisode, de ce souvenir "enfantin et blessant", fondateur de son exil, il faut penser que Semprun appartenait à une famille de la grande bourgeoisie espagnole : son grande pè̀re maternel, Antonio Maura, avait é́té́ l'un des hommes politiques les plus importants pendant la monarchie constitutionnelle qui a régné en Espagne entre 1874 et 1931 (entre 1900 et 1910, il sera pré́sident du gouvernement à 5 reprises). Un de ses oncles, Miguel Maura, était l'un des fondateurs de la II République, et fut ministre de l'intérieur dans son premier gouvernement. Son pè̀re, José María Semprún, intellectuel catholique libéral, fut nommé par la République gouverneur civil de Santander et puis de Tolède entre 1931 et 1936.

En 1937, José Maria Semprún Guerra est nommé Chargé d'Affaires de la République à La Haye. La légation où la famille s'installe sera évoquée trè̀s souvent par Semprun, soit comme lieu d'action dans des passages de ses romans (La deuxième mort... ou l'Alagarabie), soit directement, comme souvenir, pour exprimer son sentiment par rapport à la guerre d'Espagne, et en particulier celui de son pè̀re, catholique. Il l'évoquera plusieurs fois un é́pisode qui a eu lieu à̀ La Haye entre 1937 et 1939.

Semprun é́tait allé à̀ la messe avec son pè̀re, et, dans son homélie, le curé́ avait tonné́ contre les rouges espagnols, disant qu'ils é́taient des ennemis de l'église, contre lesquels il avait fallu faire une nouvelle croisade. Le pè̀re de Semprun ne comprenait pas très bien le hollandais, et, en sortant, il lui a demandé ce que le curé avait dit (Jorge étudiait dans un lycée à la Haye et comprenait mieux la langue). Quand il lui a expliqué́, ils sont revenus dans l'église et le père a demandé à̀ parler avec le curé́, pour lui dire que ce qu'il avait dit n'était pas digne d'un serviteur de Dieu, que la guerre d'Espagne é́tait une guerre des riches contre les pauvres et que l'église espagnole officielle s'é́tait mise du cô̂té des riches, mais que ce n'était pas ce que disaient les é́vangiles, et que les vrais catholiques espagnols s'é́taient mis du cô̂té́ des pauvres, les opprimés, les exploité́s. Cet épisode que l'on peut lire avec plus ou moins de dé́tails selon les livres, a toujours le même sens : les catholiques espagnols n'appuyaient pas tous les rebelles, comme ceux-ci voulaient en faire croire.

Le deuxième souvenir fort de son parcours d'exilé́, celui qu'à mon avis on doit prendre comme le vrai point de dé́part du Semprun écrivain que nous connaissons, nous le retrouvons dans son deuxième roman, L'évanouissement (1967), dont l'axe narratif sera son sé́jour en Suisse, invité par une de ses sœurs pour se ré́tablir à̀ sa sortie de Buchenwald.

Dans ce récit, Semprun raconte comment, la guerre d'Espagne finie, la famille arrive à Paris en 1939, et il est mis en internat au Lycé́e Henri IV.


Lycée Henri IV Paris

Voici ses ré́flexions sur cette arrivée à̀ Paris :

Je n'avais pas encore seize ans, la guerre d'Espagne é́tait perdue, les miens é́taient humilié́s, maltraité́s, dispersé́s dans le vaste monde. Je ne parle pas seulement des "miens" au sens strict et étroit, familial : je parle des miens au sens large, au sens plein. Je parle de la communauté souffrante des rouges espagnols persé́cuté́s en Espagne franquiste, éparpillé́s au vent rude et glacial de l'exil (L'é́vanouissement).

En Espagne, la répression était brutale. Pendant quelques mois, elle fut même comparable, en intensité et ampleur, aux ré́pressions totalitaires de Hitler et Staline (Adieu vive clarté). )

À cette époque, il rentre dans une boulangerie du Boulevard Saint Michel et il demande un croissant ; entendant son accent, la boulangè̀re se met à invectiver les é́trangers, en particulier les rouges espagnols de l'armé́e en déroute qui envahissent la France et ne savent même pas s'exprimer. Pris d'un malaise insidieux et d'une une tristesse physique insupportable, il sort de la boulangerie en se promettant d'effacer toute trace d'accent de sa prononciation pour qu'on ne puisse jamais le traiter d'Espagnol de l'armée en dé́route, et, en même temps, ne jamais oublier d'être un rouge espagnol. Il obtiendra brillamment son bac à Henri IV ; il fera hypokhâgne, et commencera khâgne qu'il sera obligé d'abandonner faute de moyens. Il a loué une petite chambre tout près d'ici, rue Blainville et il subsiste chichement ─ dit il ─ en donnant des leçons d'espagnol et de latin à̀ des jeunes cancres de bonne famille. (La place du Panthéon deviendra pour lui le centre du monde, et les rues de l'Estrapade et Blainville, la place de la Contrescarpe seront hantées par les personnages de ses livres ou par Yves Montand dans La Guerre est finie, le film d'Alain Resnais dont il a écrit le scé́nario : nous aurons l'occasion d'y revenir).

Au moment où̀ il doit abandonner ses é́tudes, en 1942, l'Europe est en guerre et les allemands occupent la France. Il va s'engager alors dans la Résistance car, comme pour beaucoup d'espagnols exilés à cause de la guerre civile, la lutte contre la nazisme est la continuation de ce qui a commencé en Espagne en 1936. Et il souligne la relation de cet engagement avec la guerre civile, en le rattachant au roman L'Espoir, d'André Malraux, livre dont les pages ─écrit-il─ étaient imprégnées de l'entêtante odeur du plastique que j'avais dans mon sac, dans le maquis du "Tabou". La lecture de ce roman, ainsi que de La condition humaine le feront devenir communiste.

Pris par la Gestapo en septembre 1943 il est interné́ à̀ Buchenwald où il restera jusqu'à̀ la libé́ration du camp, en 1945. Là aussi, la guerre civile espagnole jouera un rô̂le décisif dans sa vie, car il y a dans le camps des républicains espagnols communistes, faits prisonniers par les allemands en France, qui vont le prendre immédiatement dans leur groupe.

Au sein de la Ré́sistance, il avait de faux papiers qui faisaient de lui un citoyen français, mais quand il avait é́té pris par les allemands, il avait sur lui ses vrais papiers, sa vrai identité d'exilé espagnol, et c'est ainsi, comme espagnol rouge, qu'il sera identifié́ dans le camp. (Triangle rouge inversé avec un S, Spanier, cousu sur son habit d'interné).


Buchenwald

Il est le seul communiste espagnol qui parle allemand, et le parti va arriver à̀ l'introduire dans les bureaux du camp, là̀ où̀ l'on forme les équipes de prisonniers pour les travaux et autres taches administratives. Une affectation "privilégiée" qu'il se sent dans l'obligation de justifier : Il passe l'appel au chaud (...) Mais enfin, il ne s'est pas protégé tout seul, l'Espagnol [...]. C'est ... le parti qui l'a protégé [...] pour y défendre les inté́rêts de la collectivité́ espagnole du camp. Ce qui ne veut pas dire ─ explique-t-il ─ qu'il restera étranger aux grandes souffrances des internés ; peut-ê̂tre il n'avait pas froid pendant le temps de travail, mais il devait partager avec les autres la faim, le châ̂lit, la promiscuité puante des latrines, le spectacle de la dé́chéance, de la mort de ses camarades et l'odeur fade de la chair humaine brû̂lée dans le four crématoire.

Et il é́crira: c'est à Buchenwald, parmi les communistes espagnols que s'est forgé cette idé́e de moi-même qui m'a conduit, plus tard, à̀ la clandestinité antifranquiste (Le mort qu'il faut).

De retour en France, il ne tardera pas à avoir des postes de responsabilité dans l'appareil du parti communiste espagnol, et au dé́but des années 1950 il sera envoyé́ en Espagne pour militer dans la clandestinité. Il va donc lutter pour renverser la dictature sortie de la guerre civile. Au dé́but des années 1950, le PCE a laissé de cô̂té́ la lutte armée, la guerrilla qu'il a soutenue et dirigé pendant les années 1940, et veut lutter contre le franquisme "de l'inté́rieur", s'introduisant dans le syndicat officiel, et dans les université́s, favorisant des grêves et des manifestations, etc.

Semprun sera, pendant une dizaine d'anné́es, l'un des coordonnateurs principaux de cette politique, et tout au long de cette décennie, il va trouver en Espagne des traces de la guerre civile que le temps n'a pas effacé́es, de cette guerre qui ne finit pas de finir. Evoquant ces années de militance en Espagne, on peut lire dans L'évanouissement : Nous étions arrêtés dans le monastè̀re del Paular, qui était en ruines (...) Les anciennes cellules de moines s'alignaient en enfilade. (...) dans la dernière cellule, presque intacte, par contre, des inscriptions étaient encore visibles, sur le mur. 139 Brigada Mixta (...). Et au milieu, en lettres capitales : NO PASARAN. Nous étions immobiles, devant les traces réapparues de cette guerre ancienne, qu'aucun de nous n'avait faite.

Et aussi dans l'Autobiographie de Federico Sanchez : Avec Aurelio, la Casa de Campo (Parc de Madrid où̀ avait é́té́ le front) é́tait rempli des rumeurs de la guerre: des explosions, des compagnies, des bataillons (...). Les dé́nivellements et les collines devenaient des côtes (...) et au fond, l'artillerie [Franquiste] continuait à̀ pilonner les bâtiments de Madrid.

Cette Autobiographie, sortie en 1977, sera d'ailleurs une critique féroce de la politique, de la stratégie du PCE dans l'Espagne franquiste que Semprun avait essayé de mettre en pratique. Mais s'il insiste dans ce livre sur la lamentable échec de cette politique, il y a un de ses éléments qu'il ne critique pas et qu'il reprendra à son compte après avoir é́té expulsé́ du parti en 1964. Je veux parler de la politique dite de Ré́conciliation nationale, dans laquelle le PCE s'engage en 1956. En juillet de cette année, le PCE publie un long texte intitulé : Dé́claration du Parti Communiste d'Espagne

POUR LA RECONCILIATION NATIONALE, POUR UNE SOLUTION DEMOCRATIQUE ET PACIFIQUE DU PROBLEME ESPAGNOL

Semprun est sans doute intervenu dans la rédaction de ce texte, qui explique pourquoi, après avoir lutté pendant des années contre les groupes sociaux qui soutenaient la dictature, après avoir fait d'énormes efforts pour renverser la situation issue de la guerre civile, le parti s'engage dans la voie de la réconciliation nationale, idée, qui, selon lui, continue à gagner les forces politico-sociales qui se sont affrontées pendant le conflit.

Cette idée sera évoqué́e en filigrane dans le film La guerre est finie (1966), dont le titre en est un indice. Le film est l'explication, adaptée aux besoins de la narration ciné́matographique, de l'opposition de Semprun à̀ la politique que la direction du PCE appliquait en Espagne à̀ la fin des anné́es 1950. A un moment, Diego Mora, protagoniste et alter ego é́vident de Semprun, dit, é́nervé́ par une question qu'on lui pose, qu'il en a assez de la légende de la guerre civile espagnole et des anciens combattants, que ni lui ni les espagnols de vingt ans qui font des choses importantes en Espagne n'ont é́té sur le front de l'Ebro. En substance, qu'en 1965 il faut laisser de côté la légende de la guerre civile, parce que 30 ans ont passé́ et la réalité en est une autre.


Arrestation de prisonniers nationalistes

Il exprimera encore cette idée en 1974, avec son film Les deux mémoires, où il revient sur cette guerre qui, malgré́ ses déclarations, ne semble pas ê̂tre finie, et essaie de la montrer ─on pourrait dire─ des deux côtés de la ligne du front. Il s'agit d'un film d'entretien, mais le titre est un tant soit peu é́quivoque, car la majorité de personnages interviewés appartient au camp des vaincus. Seuls deux vainqueurs auront la parole, et les deux avaient fini par s'opposer au franquisme : Dionisio Ridruejo, ancien dirigeant fasciste devenu libéral, et José Maria Gil Robles, chef de la CEDA, groupe des mouvements de la droite non fasciste pendant la République, devenu entre-temps monarchiste.


Cette idée d'oublier le passé ré́cent sera aussi l'un des piliers de la transition de la dictature à̀ la monarchie parlementaire, condition sine quæ non imposé́e par les appareils du pouvoir franquiste encore en place, qui, après la mort du dictateur, ont compris que pour se maintenir au pouvoir, il est nécessaire de changer la façon de l'exercer. "Tout changer pour que rien ne change", selon la cé́lè̀bre formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans Il Gattopardo.
En 1977, dans El País, journal porte-parole de la bourgeoisie libé́rale qui voulait une transition politique sans rupture, et dans lequel a collaboré́ Semprun, on trouvait diverses formulations de cette idée : Il faut aujourd'hui enterrer dé́finitivement nos diffé́rences, écrivait Juan Luis Cebrian, directeur du journal. Javier Pradera, ancien communiste et grand ami de Semprun, disait aussi : Il faut que le fils de vainqueurs et des vaincus empêchent la retour des causes qui ont fait iné́vitables ce lointain conflit et ces morts.

Le ré́sultat de ces principes ne pouvait être autre que le silence sur les causes de guerre civile, et surtout sur ses conséquences, ce qui aura une influence capitale sur la façon qu'aura la socié́té espagnole d'envisager la démocratie, et, plus gé́né́ralement, sur la conscience que le pays aura de sa propre histoire. Car cela signifiait que les vaincus devaient oublier, non seulement qu'ils avaient é́té́ vaincus en défendant un ré́gime légalement é́lu contre un coup d'État, mais aussi que celui qui avait usurpé le pouvoir leur avait infligé́ toutes sortes d'exactions pendant 40 ans. Le silence qui leur avait é́té imposé à̀ l'issue de la guerre continuait à̀ les obliger à se taire. Les règles du jeu préalables à̀ la ré́conciliation voulue étaient donc encore fixé́es par les vainqueurs.

Comment réagit Semprun à ce fait ?


Laurent Bonsang et Luis Negro

Peut-être ses longues anné́es de militance lui avaient enseigné un pragmatisme qui l'amenait à̀ accepter la situation comme la seule possible, ou comme la moins mauvaise ; ou peut-ê̂tre était-il fatigué de lutter. Le fait est qu'en 1993, après avoir é́té́ ministre de la culture dans un gouvernement socialiste, qui gouvernait selon les principes de changement sans rupture, donc du pacte de silence sur la dictature, il écrit : ce sont les valeurs des vaincus de la guerre civile qui fondent la loi morale en Espagne (Federico Sanchez vous salue bien), affirmation pour le moins aventureuse, et assez é́loignée de la réalité.

Au moment où̀ il écrit cela, toute l'Espagne regorge des symboles, des monuments et des noms de rues de l'époque franquiste et la Ré́publique parait ê̂tre oublié́e à̀ jamais.

Il va illustrer l'idée de ré́conciliation des espagnols dans son dernier roman Vingt ans et un jour (2003).
Ce roman est, à̀ mon avis, très significatif, à plusieurs titres :

- C'est son dernier roman, il l'écrit en espagnol, et on peut aisément appliquer à Semprun ce qu'il dit de l'un des personnages principaux : il avait l'impression d'arriver à la fin d'un parcours [...], de retourner à l'origine radicale de son parcours, celui de sa propre vie.

- Le récit est centré sur la guerre civile espagnole et ses conséquences
- Semprun est l'un des personnages du récit sous le nom de Federico Sánchez

Le récit de Vingt ans et un jour est structuré autour d'un événement qui a eu lieu au tout début du coup d'Etat des gé́né́raux factieux contre le gouvernement de la Ré́publique espagnole: dans une grande proprié́té́ de la province de Tolè̀de appelé́e La Maestranza, le 18 juillet 1936. Dans le désordre provoqué par le début du coup d'État, l'un des propriétaires a é́té tué́ par les ouvriers du domaine, qui ont pris les armes pour défendre le ré́gime légal. Ce qui nous renvoie à un souvenir de ses années de militance clandestine en Espagne, qu'il raconte en 1967, dans son deuxième livre, L'évanouissement : Juan é́tait à cô̂té de moi et je savais que le pè̀re de Juan é́tait mort, le premier jour de cette guerre ancienne. Il é́tait proprié́taire foncier, dans la province de Tolède et quand la nouvelle du soulèvement de l'armée a été connue, le premier jour de cette guerre-là, les paysans sont venus, avec des fourches et des fusils de chasse et ont abattu le propriétaire foncier.

Sur ces faits, Semprun va tisser une histoire dans laquelle on voit dé́filer des évé́nements et des personnages importants de l'Espagne (fictifs et réels) entre les anné́es 1930 et 1956.

À partir de la fin de la guerre civile, chaque 18 juillet, les propriétaires du domaine, frères de celui qui a été assassiné en 1936, font reproduire l'événement par une cérémonie, sorte d'auto sacramental, dans laquelle les ouvriers de la propriété doivent mimer l'ancien meurtre, et dont le but principal est celui de « perpétrer leur condition non seulement de vaincus, mais aussi d'assassins. Mais le 18 juillet 1956, la cérémonie barbare n'aura pas lieu. Cette anné́e-là, les ouvriers ont décidé de ne pas y participer, car ils disent qu'ils n'étaient pas là en 1936 et qu'ils « ne savent rien de tout cela... Et que l'heure de l'oubli est arrivé́e » Après une messe dite dans la propriété́, la famille, qui a fait venir les restes de Chema el Refilón, chef du groupe des ouvriers tueurs du propriétaire José María Avedaño, les enterrera dans le même tombeau que l'assassiné́.

La volonté d'oublier les anciennes différences, de finir avec la guerre civile est ainsi explicitée. Elle le sera aussi par l'évocation de la dé́claration de réconciliation nationale, formulé́e par plusieurs personnages du récit. Pour appuyer cette thèse, il va é́tablir un parallé́lisme entre les assassinats perpé́tré́s par les deux factions en lutte.

Celui qui est assassiné par les ouvriers est un libé́ral cultivé́, lecteur attentif des grands poètes de l'époque, comme Pedro Salinas, Rafael Alberti ou García Lorca, té́moin et acteur secondaire du foisonnement intellectuel des années ré́publicaines. Il a assisté à̀ la lecture par García Lorca de sa pièce La Maison de Bernarda Alba, avec sa femme et des amis. On est en juillet 1936, peu de jours avant le coup d'Etat, et García Lorca dit qu'il part pour Grenade, où̀ il espère ê̂tre plus protégé́ s'il se passe quelque chose et où̀, comme on le sait, il sera assassiné́.

La ré́flexion de Lorca fait penser à José́ María Avedaño et à sa femme qu'ils seront plus tranquilles à La Maestranza. Pourtant il y trouvera la mort.
On peut facilement en déduire que le meilleur de l'Espagne va succomber dans la tempête soulevée par les militaires factieux, l'église catholique et les grands propriétaires, à la tête ou dans les coulisses du coup d'État perpé́tré contre la République : Lorca aux mains des rebelles, José María Avedaño, bourgeois libéral et cultivé, aux mains de ceux qui pensent que le moment est venu de faire la révolution sociale.
Semprun semble exposer ici une des thèses employées pendant la transition: le partage de responsabilité des deux factions en lutte dans la catastrophe de la guerre civile. Or cette argumentation est largement démentie par toutes les é́tudes historiques sérieuses sur le sujet.

L'homme politique aurait pris le pas sur l'intellectuel ?


Lycée Henri IV

Il s'était déjà situé dans cette ligne en écrivant en 1993, juste après être sorti de sa fonction de Ministre de la Culture : l'amnésie collective de la transition politique sur l'histoire prochaine du pays, orchestrée par les parties politiques, a é́té́ réellement instinctive, spontanée, en partie délibérée (Federico Sanchez vous salue bien).

Mais l'histoire ré́cente de l'Espagne montre qu'une telle amnésie a é́té imposée par le pouvoir en place et par le discours de la classe politique et de la bourgeoisie libé́rale. Aujourd'hui, autant les lois que les faits, autant les voix qui s'élèvent du fond de la socié́té que l'arrogance des groupes sociaux qui avaient gagné́ la guerre civile, font que cette réconciliation tant proclamée reste pour le moins problématique.

Il y a pourtant un fait dans la vie de Semprun qui paraît contredire ce discours d'oubli de la guerre civile et de ses conséquences, et qui fait penser que l'intellectuel espagnol exilé à cause de cette guerre a à nouveau pris le pas sur l'homme politique : Il avait écrit qu'il aimerait être inhumé à Biriatou, (village du pays basque français situé à la frontière avec l'Espagne) enveloppé́ dans un drapeau de la République espagnole. Il n'a pas é́té inhumé à̀ Biriatou, mais à Garentreville, en Seine-et-Marne, avec le drapeau de la Ré́publique espagnole sur son cercueil.

7 avril 2016


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