Sous couvert de biographie, un procès insidieux :
Jorge Semprún, L’écriture et la vie de Soledad FOX
PAR CORINNE BENESTROFF, FRANÇOISE NICOLADZE & MARIA SILVESTRE




Nous attendions beaucoup d’une biographie universitaire rigoureuse et pertinente, sur un auteur et témoin de son temps, dont les thèmes et l’écriture retiennent toujours un lectorat renouvelé. Nos attentes sont bien déçues.

Laissons de côté des inexactitudes constatées — encore que « les quinze longs jours » de torture, évoqués par Jorge Semprún lui-même, deviennent des « mois » pour Soledad Fox. Acceptons de regretter, de même, que la bibliographie — certes, abondante —, ignore les études françaises et allemandes, ou le Rapport américain de 1945, qui auraient pu éclairer « les énigmes » que l’œuvre et la vie de Semprún posent à la biographe, à notre grand étonnement. Et ne dissimulons pas notre surprise de lire une biographie d’écrivain faisant si peu de cas de l’œuvre et du style.

Reconnaissons, toutefois, que ce livre n’apporte rien d’essentiel que nous n’ayons déjà lu dans l’œuvre et les interviews de l’écrivain depuis 1963. Les rencontres avec les proches de l’auteur, abondantes et variées indiscutablement, ne font que confirmer des entretiens anciens ou les écrits eux-mêmes. Seules apportent un élément nouveau les archives concernant la correspondance entre les ambassadeurs espagnols et allemands, à propos du déporté Semprún 1, celles de certains compte-rendus de ses activités de communiste clandestin en Espagne — de 1953 à 1961
2—, ou des rapports d’agents secrets à l’intention de la section internationale du Comité Central du PCUS  3 sur lui.

Ces archives sont citées dans les chapitres
4 II, V et VI du livre 5 et sont utilisées de façon tendancieuse, en particulier en ce qui concerne la déportation de Jorge Semprún au camp de Buchenwald. Le déporté Semprún aurait été « protégé » par la Gestapo sur l’injonction de Otto Abetz, prévenu par José Félix de Lequerica, alors ambassadeur de Franco auprès du gouvernement de Vichy. Les archives consultées par Soledad Fox prouvent effectivement la mobilisation de Miguel Maura — l’oncle maternel —, de José-María de Semprún — le père —, et de Jean-Marie et Maribel Sotou — beau-frère et sœur —, afin d’obtenir la libération ou l’adoucissement du sort de Jorge Semprún. Ce dernier en a fait le nœud du récit Le Mort qu’il faut, en 2001. Cette rupture tardive du silence lui est imputée à charge. Ce serait, soutient Soledad Fox, pour « […] contrer Carlos Semprún Maura », le frère cadet, qui a sorti le premier « ce cadavre du  placard ».

Sans conclure nettement sur cette protection hypothétique et sur cette libération qui a échoué —  selon l’archive même citée —, Soledad Fox induit que la révélation de l’écrivain via son récit relève de sa « propre interprétation » et paraît, donc, sujette à caution. Cette suspicion nous paraît voisine de celle du camarade Prominent qui, dans Le Mort qu’il faut, en bon inquisiteur stalinien, mène l’interrogatoire du déporté Semprún aux origines aristocratiques et aux relations fascistes douteuses
6. Soledad Fox commet, en outre, une erreur gênante — car irréfutable —, par méconnaissance ou oubli du texte semprunien, en écrivant que le nom de José Félix de Lequerica n’apparaît que dans Le Mort qu’il faut 7. Elle la réitère même lorsqu’elle affirme, un peu plus loin, que seul ce livre « […] soulève cette question épineuse […]  8».

Or, dans Quel beau dimanche — alors qu’il évoque l’impossibilité pour Bruno Bettelheim de se pardonner « […] d’avoir été […] libér[é] d’un camp de concentration nazi » —, Jorge Semprún mentionne déjà l’intervention inaboutie du consul Lequerica. Il livre même son « angoisse terrifiante » à l’idée qu’il pourrait avoir été amené à « […] abandonner ses camarades, à les trahir » en retrouvant la vie d’avant sans eux
9. L’écrivain a donc mentionné cet épisode dès 1980 : soit bien avant la parution des Mémoires de Carlos Semprún Maura, parues en 1988. La « contre-offensive » imaginée par Soledad Fox ne repose pas sur un argument probant et Carlos n’a pas « éventé » un secret…

Mais, pour qui ne peut ou veut scruter les textes, les choses apparaissent-elles avec autant de clarté ? Il semble bien que même un critique estimable de l’œuvre s’y soit laissé prendre… Malgré des considérations très flatteuses sur l’écrivain, celui-ci admet que les autorités allemandes ont « […] probablement sauvé Jorge Semprún de la mort 
10». Pourtant, les informations prises par la Gestapo du camp sur le fils de José-María Semprún, républicain espagnol exilé — mais ancien collègue de José Felix de Lequerica —, n’impliquent pas une protection très improbable dans le contexte du camp, et non prouvée. Rappelons, tout de même, que Semprún a été libéré le 11 avril 1945 par les troupes de Patton, comme ses camarades communistes de l’Arbeitsstatistik et tous les autres déportés survivants, porteurs du mal des camps.

Si cet essai mentionne l’admiration dont Semprún a été l’objet, il sème habilement et insidieusement le doute sur la sincérité de l’auteur par une série d’insinuations, d’amalgames et d’enchaînements temporels, au désordre concerté et surprenant, qui tendent à rendre crédibles les affirmations interprétatives de Soledad Fox et la culpabilité de l’homme Semprún, soupçonné d’arrivisme, d’imposture voire de mensonge, en raison notamment de ses silences.


Ainsi, à la question que se pose Soledad Fox — « Pourquoi Jorge Semprún s’engage-t-il dans la Résistance ? » —, succède une réponse comportant des éléments d’explication relevant d’un modèle d’associations implicites et de glissements captieux, malheureusement récurrents  dans l’ouvrage.

Aux raisons idéologiques que l’auteure est bien obligée d’admettre, elle adjoint l’opportunisme, pour l’étudiant Semprún, de « devenir un héros » et de « s’assurer des repas réguliers 
11 ». Sans doute n’attend-il plus rien, en 1942, de sa famille, exilée et miséreuse… Mais Soledad Fox suggère qu’il aurait volontairement dissimulé cette situation familiale. Elle a dû sauter bien des passages de L’Évanouissement, entre autres, préférant voir — comparaison hâtive et hasardeuse ! —, dans le héros du Lazarillo de Tormes, le jumeau de Jorge Semprún… Elle ne semble pas plus s’être intéressée aux travaux sur l’engagement résistant dans les camps, puisqu’elle trouve « […] le terme « clandestin » ambigu […]» lorsqu’il s’applique au réseau communiste de Buchenwald, faisant preuve d’une totale méconnaissance de l’organisation de la Résistance à Buchenwald  12!

En définitive, que cherche vraiment à démontrer Soledad Fox ?

Elle a choisi l’angle de la méfiance et du soupçon — indispensables, dit-elle, car « l’auteur est séduisant ». Il s’agit, pour elle, de traquer l’écart entre « l’écrit et le fait réel », « […] les contradictions entre les faits historiques et la persona littéraire que l’écrivain s’est brillamment composée
13. » Nous ne nions évidemment pas la transposition littéraire d’une matière autobiographique reconstruite subjectivement par la fiction : l’imaginaire et « l’artifice » étant revendiqués comme vecteurs indispensables d’une mémoire spécifique et personnelle. Plusieurs thèses — en France et ailleurs —, en ont déjà exploré les multiples dimensions. Assumer sa liberté d’écrivain sous des masques romanesques, refuser au lectorat le pacte du tout dire… n’excluent ni la sincérité de l’engagement ni la probité du témoin. S’agirait-il alors d’une tentative de poursuivre en catimini le procès des communistes dans les camps entamé au moment de la guerre froide ?

La méthode employée pour miner la confiance du lecteur est habile… surtout si celui-ci est en quête de "commérages et de ragots". Soledad Fox part d’une interrogation en apparence légitime, elle aligne des citations qui pourraient mettre en cause le récit du personnage ou le narrateur semprunien, elle souligne des silences qui occulteraient des aspects honteux et pointe quelques erreurs et inexactitudes… Dans l’utilisation des documents, elle s’appuie beaucoup sur les Mémoires de Carlos Semprún Maura, alors que la psychologie de ce frère cadet— mise à mal par une enfance et une adolescence brutalisées et se débattant entre admiration et haine pour son brillant aîné —, nécessiterait d’adopter envers son témoignage familial
14 une prudence raisonnable et avisée. Le portrait peu flatteur fait du père, José-María de Semprún Gurrea, procède par touches semblables. Au final, la biographe se garde de conclure mais le doute est semé.

Son incompréhension pour la psyché d’un survivant vient-elle d’une insensibilité aux épreuves de l’exil, de la torture, de la mort concentrationnaire et, plus tard, de la rupture avec sa famille politique ? Peut-être n’a-t-elle pas entendu ou côtoyé des hommes et des femmes, poursuivis par la même hantise, pour comprendre le cheminement rhizomatique de l’écriture, conséquence douloureuse de traumatismes difficilement dicibles ? Cela peut-il expliquer qu’elle puisse si bien passer à côté de la reconquête mémorielle « infinie », à laquelle Semprún s’est inlassablement attelé afin de mettre à distance et en perspective sa vie ? Reconquête fragmentée, sans cesse renouvelée et réitérée jusqu’aux derniers jours, via  comme en témoignent ses Exercices de survie…
Reste que si un lectorat fidèle s’est attaché à l’œuvre, c’est parce qu’il a trouvé dans l’écrivain un frère capable d’exprimer « une douleur universelle à partager
15… » et la possibilité d’approcher « […] l’imagination de l’inimaginable […]  16». 


            Corinne BÉNESTROFF ‒ Françoise NICOLADZÉ – Maria SILVESTRE
                                                                           Avril 2017


1 Archives allemandes et françaises : RAV Paris, chapitre II, notes n° 64 à 67, p. 357 ; Chapitre II, Exil 1936-1945. La note 62 (p. 356) concerne une lettre du consul d’Espagne à Vichy – Alfonso Fiscowich – à Pedro Urraca, inspecteur de la police espagnole à Paris le 30 octobre 1943. Soledad Fox ne précise pas d’où elle est tirée mais nous supposons qu’il s’agit des mêmes archives que celles contenant les notes précédentes.
2 Archives AHPCE : Caisse 92, Classeur 64 ; Actes du Plenum du Comité Central du PCE ;  Microfilms : Jacques 665 et 1960 ; notes n° : 2, 8, 21, 26 à 28, 31, 33 à 38, 40 à 45, 47 à 50, pp. 362 à 365 ; Chapitre V, Federico Sánchez : clandestin communiste en Espagne.
3 Archives RGANI, Fonds n° 5, liste 109, doc 5012 ; Chapitre VI, Devenir écrivain, note 52, p. 369.
4 Chapitre II : Exil 1936-1945 ; chapitre V : Federico Sánchez : clandestin communiste en Espagne ; chapitre VI : Devenir écrivain.
5 Soit dans trois chapitres sur les dix que compte l’ouvrage ; cela représente en tout 7 pages, dans la partie Notes, et environ une cinquantaine sur les 350 pages du texte/livre, (notes, index et bibliographie exclus). Le chapitre I contient deux renvois aux Archives historiques de la Fondation Maura, sises à Madrid : une lettre que le jeune Semprún dicta pour son grand-père maternel – Antonio Maura Montaner –, alors qu’il était âgé d’à peine deux ans (note n°3, p. 351, Leg 113, Classeur n°24) et une lettre du père de Jorge Semprún à son beau-père, Antonio Maura Montaner (note n° 19, p. 352, Leg 298, Classeur 11), Fonds documentaire Antonio Maura Montaner.
6 L’idée de « traîtrise » flotte insidieusement… Cette accusation — même après sa mort —, rôdera-t-elle toujours autour de lui sous prétexte que l’homme épris de liberté s’est dégagé de liens familiaux ou politiques jugés illégitimes ?
7 Elle l’affirme à la p. 97 de l’ouvrage.
8 Reprenant son affirmation de la page précédente, elle affirme p. 98 : « Le Mort qu’il faut est le seul livre dans lequel Semprún soulève simultanément deux questions épineuses : ses activités à l’Arbeitsstatistik de Buchenwald, et les démarches entreprises pour essayer de le faire libérer ou du moins « adoucir sa situation », Jorge Semprún, L’écriture et la vie.
9 « Au printemps 1945, en effet, la Politische Abteilung, la Gestapo de Buchenwald, a demandé à l’Arbeitsstastitik des renseignements sur le déporté portant le numéro 44 904. Or, c’est toi qui portais ce numéro de matricule. Peu de temps après, la Politische Abteilung t’a fait parvenir une lettre de l’ambassade de Franco à Berlin, te communiquant que M. de Lequerica s’occupait de ton sort et espérait parvenir à une solution positive avec les autorités allemandes. Sans doute quelqu’un de ta famille était-il intervenu auprès de Lequerica. Il y avait plein de personnes importantes et bien vues du régime franquiste, dans ta famille. Mais ce n’est pas cela que tu veux dire. Tu veux dire l’angoisse qui t’a saisi à l’idée que ces démarches puissent effectivement être positives, qu’elles puissent aboutir et amener ta libération. Une angoisse honteuse, terrifiante, t’a saisi, à l’idée que tu pourrais abandonner tes camarades, les trahir, en quelque sorte, que tu pourrais retrouver la vie d’avant, la vie dehors, sans eux, contre eux peut-être. Mais, heureusement, ces démarches des autorités espagnoles n’ont pas eu de suite. », Quel beau dimanche !, pp. 374-375, éditions B. Grasset, collection Les Cahiers Rouges, Paris, 1980.
10 Bernard Géniés, Mais qui était Semprún, L’Observateur, 16 mars 2017, n° 2732. Semprún, lui, a plutôt considéré devoir la vie sauve au camarade communiste qui, lors de son arrivée à Buchenwald, a écrit sur sa fiche « Stukkateur » lui évitant ainsi d’être « transporté » vers Dora, vers une mort probable sinon certaine. (Cf. L’Écriture ou la vie, pp. 379 à 388).
11 Elle écrit à la page 77 de son ouvrage : «Pourquoi Jorge Semprún s’engage-t-il dans la Résistance ?  Pour des raisons idéologiques, politiques et morales. Il veut participer à la lutte antinazie, dont il espère qu’elle affaiblira Franco en Espagne. Jean-Marie Soutou, antifasciste actif qui recrute pour la Résistance, et André Malraux sont certes des modèles déterminants, mais Jorge a aussi toutes les raisons de rejoindre le maquis : sa famille s’est dispersée et depuis que Frick l’a lâché, ses rêves de Normale sup se sont dissipés. Il n’a pas un sou en poche. La Résistance lui paraît être le plus sûr moyen de devenir un héros, et peut-être même de s’assurer des repas réguliers pendant un certain temps. », Jorge Semprún, L’écriture et la vie, S. Fox, chapitre II, L’Exil 1936-1945, La Résistance, p. 77, Flammarion, Grandes Biographies, Paris, 2017.
12 Elle écrit, évoquant le réseau communiste clandestin qui administrait le camp de Buchenwal : «  Le terme « clandestin » est ici ambigu : les membres de l’organisation étaient certes des prisonniers, mais les nazis leur faisaient suffisamment confiance pour leur abandonner une grande part de la gestion du camp. », op. cit. p. 121.
13 Ibidem, p. 17.
14 El exilio fue una fiesta. Memoria informal de un español de Paris, Planeta, Barcelona, 1998.
15 La lecture et la vie, Œuvre attendue, œuvre reçue : Jorge Semprún et son lectorat, Françoise Nicoladzé, chap. 9 p. 153 notamment, éditions Gallimard, 2002.
16 Semprun J., L’Ecriture ou la vie, Paris, Gallimard, 1994,  p. 135 [page 166 de l’édition Folio Galimard, est-ce bien cela ? Votre référence c’est Gallimard NRF ?).





Jorge Semprún, L'Ecriture ou la Vie - Soledad Fox
Flammarion - Biographies - Janvier 2017 
- 400 Pages

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