JORGE SEMPRUN, UN GRAND D'ESPAGNE
ÉLOGE DE DOMINIQUE DE VILLEPIN

17 juin 2011



L’ancien Premier ministre Dominique de Villepin avait cosigné avec l’écrivain, disparu à 87 ans, un plaidoyer pour l’Europe. Il nous parle de son ami.


Un siècle semble pour moi s’abattre d’un seul coup du sort avec la disparition de Jorge Semprun, avec ses combats, avec ses inspirations, avec ses vastes horizons. Je perds un ami, mais nous perdons tous un exemple, même s’il se serait amusé qu’on le décrive ainsi, lui qui aimait pratiquer l’esquive de la langue.

Qui était Jorge Semprun ? Qui étaient-ils ces moi multiples qui gravitaient autour de lui. Federico Sanchez, Rafael Artigas, Juan Larrea – la part de clandestinité ; Ramon Mercader, la part des mots et des pages dans le formidable roman qu’est « La deuxième mort de Ramon Mercader ». Comme s’il n’avait rien tant redouté que de devoir, enfin, n’être qu’un. Car seul comptait pour lui le souffle de vie qui tenait ensemble ces éclats d’identité et le maintenait dans le mouvement permanent de ce qui est sans fin. Seul comptait ce destin qu’il s’est bâti à chaque pas, en romancier de sa propre vie. Il était, suivant le mot de Victor Hugo, une force qui va. C’est le couronnement d’un destin d’exception de rester insaisissable, éclaté, divers. C’est la marque d’une vie d’homme assumée jusqu’au bout, d’une vie irréductible qui n’a pas place dans la liste des œuvres accomplies, des tâches, des missions, des rôles assumés. Voilà son sésame pour entrer dans les espaces infinis de la mémoire, où nous n’en finirons plus d’assembler les fragments épars.

Le premier fragment de vie que laisse Jorge Semprun, c’est, pour moi, l’homme qui marche. Voilà comment je le vois traverser le siècle, brusquement, à la hâte, en étreignant le sol de ses pas, saisissant toutes les bribes de vie qui lui étaient offertes, fussent-elles amères, dans la liberté et le courage. Toute sa vie fut ce « Grand voyage », comme il appela son premier roman, ce chemin de douleur qui le mena dans l’horreur de Buchenwald, mais aussi ce chemin à travers les langues, les lettres, les idées pour construire l’avenir de l’Europe. C’est ce chemin difficile de l’engagement qu’il a retracé dans ses œuvres, comme dans le scénario de « Z » de Costa-Gavras, dans l’autobiographie de Federico Sanchez où il renoue avec le castillan maternel. Peu d’hommes auront traversé leur temps avec autant de passion. Peu d’hommes en vérité auront habité leur époque avec autant de cœur et d’esprit.



Le deuxième fragment de vie de Jorge Semprun, c’est l’homme à la question. Car il ne s’est jamais arrêté aux apparences faciles ou aux vérités établies. Même au milieu de l’action, il n’a cessé de questionner, sans relâche, ce en quoi il croyait. Ces questionnements l’ont mené parfois aux ruptures, parce que la liberté ne s’accepte pas facilement. Conflits avec la direction du Parti communiste espagnol clandestin, conflit encore avec les autres membres du gouvernement, lorsqu’après la démocratisation il devint ministre de la Culture en Espagne. Mais toutes ces questions étaient enracinées dans une mémoire, mémoire de soi et mémoire des siècles, qui lui permettait d’arrimer ses identités multiples dans une vision commune.

Le troisième fragment de vie, c’est celui de l’homme qui se bat. Jorge Semprun n’a cessé d’accepter les défis de la vie et de l’Histoire. Sans jamais reculer, sans jamais renâcler ou se plaindre, épousant tous les combats que le temps lui imposait. Républicain dans la guerre d’Espagne, résistant pendant l’Occupation, au sein du réseau Jean-Marie Action à Joigny, combattant de la clandestinité au temps du franquisme triomphant, jamais il n’a renoncé, ni face à l’exil, dont il a fait une richesse et une passerelle intérieure, ni face à la barbarie des camps, dont il est sorti vainqueur par le travail des mots et du souvenir.

Où alors chercher l’unité d’une telle énigme ? Dans sa vie. Dans sa parole chaleureuse, rocailleuse, enthousiaste, toujours prête à convaincre, à étreindre le réel, à chevaucher les rêves. Dans le regard. Jorge Semprun était un regard sur le monde et sur les hommes. Ce n’est pas un hasard si c’était le titre du premier chapitre de « L’écriture ou la vie », bouleversant témoignage sur le camp de Buchenwald. Il était lui vraiment, pleinement, lorsqu’il était là, dans l’instant, dans le partage, dans l’échange. Ce que fut Jorge Semprun?
L’homme européen, avec sa destinée millénaire, ses recommencements infatigables, son insatisfaction créatrice. L’homme, tout simplement, hors du temps et au milieu de l’Histoire, une conscience en insurrection permanente contre la fatalité et tournée, sans jamais désespérer de l’homme, vers l’espoir. Nous sommes, aujourd’hui, orphelins d’un frère.


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Association des Amis de Jorge Semprun

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