DEUX OUVRAGES
PAR L'ASSOCIATION DES AMIS DE JORGE SEMPRUN


Réparer les Mémoires

J'ai le plaisir de faire part de la parution de deux ouvrages qui me semblent être des plus intéressants par rapport aux thématiques chères à Jorge Semprun.

Nous avions accueilli lors de l'assemblée générale annuelle du 8 février 2020 à Vaux-le-Pénil, Charles-Edouard Leroux (qui vient de rejoindre l'AAJS) pour nous présenter son ouvrage paru il y a deux an chez L'Harmattan, La question mémorielle au XXIème siècle. Aussi, ce début d'année voit la parution toujours chez l'Harmattan de deux nouveaux ouvrages de Charles-Edouard Leroux en particulier, Réparer les mémoires paru courant février qui vient compléter son ouvrage de 2019. Les membres de l'AAJS qui étaient présents lors de l'AG de 2020 se souviennent sûrement que Charles-Edouard Leroux avait parlé de ce projet d'ouvrage. 



Voici le lien avec la page de l'ouvrage chez L'Harmattan : Réparer les Vivants.



 

Second ouvrage dont je souhaiterai parler sous la forme d'un article :

Maria-Josefa AVILA : Chagrin d’Espagne (Quai des brunes, mars 2021)

C’est parfois au hasard que l’on tombe sur un ouvrage, sur une nouveauté littéraire, comme cela m’avait été le cas il y a plus d’un an à la Fnac Montparnasse où je travaille et où j’avais été attiré par l’ouvrage de Iakovos Kambanellis, Mauthausen, (Albin Michel), traduit enfin en français par Solange Livanis et dont la citation à la couverture m’avait interpelé avec la découverte de cet ouvrage et des liens que j’ai pu établir avec Jorge Semprun.


C’est un nouvel hasard, celui d’un réseau dit « social », Facebook pour le nommer, que je suis tombé il y a quelques jours sur le partage de la photo d’un ouvrage paru le 15 mars au Quai des brunes avec la citation des premières lignes par un ami, par ailleurs représentant d’éditeurs de livres, et membre de l’AAJS.

Je lis donc : Chagrin d’Espagne. Les quelques lignes citées m’interpellent car il s’agit de l’histoire qui parle de son grand-père assassiné par les franquistes en juin 1939, un témoignage donc de sa petite-fille. Je fais part de mon intérêt et avec la gentillesse que je reconnais à mon ami, celui-ci me propose de me faire parvenir ledit ouvrage en « SP ».

L’ouvrage en question est donc : Chagrin d’Espagne de Maria-Josefa Avila. Ouvrage de 76 pages, Chagrin d’Espagne se lit d’une traite, avec la difficulté de lâcher prise au cours de la lecture et celle aussi de quitter définitivement ou presque, la lecture au bout de ces pages car ce témoignage, cet ouvrage est empreint d’une grande émotion, d’une sincérité et d’une volonté de transmettre la mémoire qui à certains moments – un particulier, j’y reviendrai – me donnait l’envie de verser des larmes, tant l’émotion était intense !


D’après mes recherches sur internet qui complètent les quelques lignes biographiques de Maria-Josefa Avila, l’auteure née en France enseigne l’histoire en classe européenne dans un lycée de la région parisienne, qui serait situé dans le Val d’Oise.

Chagrin d’Espagne est le fruit de ses recherches pour retrouver les traces de son grand-père, Avelino Gomez Morillas, assassiné par les franquistes le 3 juin 1939 et dont aucune trace, y compris à l’état civil pour le décès, n’existent. Sa maman, ses tantes, ne lui ont jamais parlé de ce grand-père, de leur père assassiné comme s’il fallait oublier ce douloureux passé comme si, « no pasa nada ». Comme donner en définitive une seconde mort à Avelino et donner une seconde victoire à Franco.

Sa maman disparue, ses tantes également, Maria-Josefa fera ce travail de recherche pour connaître ce grand-père, pour que sa mémoire se transmette même si aucun lieu n’est défini qui pourrait être celui du recueillement devant les restes d’Avelino.

Le témoignage de Maria-Josefa Avila s’inscrit en définitive dans le travail de mémoire et de reconnaissance de la mémoire historique des descendants de ceux que les franquistes appelaient les « rebelles », à savoir les Républicains, inversant la réalité des mots, comme cela est toujours le cas avec l’extrême-droite, car qui étaient les personnes qui étaient légitimes si ce n’étaient les Républicains et les rebelles, Franco et les franquistes aidés par les nazis et les fascistes ?

Le travail de mémoire de ceux qui n’ont pas de sépultures, de ceux qui ont été rayés par la dictature.

Cet ouvrage de Maria-Josefa Avila m’a aussi fait penser à Jorge Semprun. Déjà la citation de Faulkner au tout début même si la citation est tirée des Palmiers sauvages et non d’Absalon, Absalon ! Il y a aussi, au tout début, en page 3, ce paragraphe qui m’a fait penser à l’Ecriture ou la vie (même si le thème de l’ouvrage semprunien ne porte pas sur l’Espagne et l’exil espagnol) : « Ecrire, ce mot me paralyse. Je suis interdite, vraiment : interdite de parole, interdite d’écriture. Pourtant la demande de ma fille résonne fortement en moi comme si étant sur l’autre rive de la mémoire, elle me tendait la main pour que je puisse traverser le fleuve du souvenir. » Oui la paralysie d’écrire, le besoin néanmoins de transmettre la mémoire, même si l’auteure n’a jamais connu son grand-père. Ce silence, ce trauma aussi que l’on retrouve chez les descendants tant des exilés Républicains espagnols que des Déportés des camps de concentration ou d’extermination nazis (je parlais de Mauthausen au début, et chacun sait le lien entre Mauthausen et les déportés… espagnols…) dont le travail de mémoire, le fait de Venir après est le thème du récent ouvrage de Danièle Laufer paru aux Editions du Faubourg. D’ailleurs sur le trauma qui se transmet, l’auteure le l’écrit-elle pas (Page 24) : « Je compris peu à peu que mes enfants, malgré mon ignorance de ce qui s’était passé à Tarancon, avaient ressenti mon chagrin. Ils l’avaient secrètement porté comme j’avais porté celui de ma mère. Mais nous serions bientôt prêts, ensemble, à lever le voile.

Revenons à « mes larmes » que j’évoquais et de ce trouble liant de façon inconsciente Maria-Josefa Avila et Jorge Semprun. Il se trouve en pages 66 et 67 par rapport au lien avec la langue française et la langue espagnole et je laisse l’auteure « parler » pour en montrer le sens profond : « C’est drôle que tu écrives en français », me dit-il (son fils, Louis). Le français est un refuge, une grotte que le malheur familial n’atteint pas. Je suis une naufragée de l’Espagne à qui la langue française offre un instrument pour chanter l’histoire d’Avelino. (…)

Je n’ai pas de langue maternelle : je suis un carrefour de deux langues distinctes mais complémentaires. (…) Le français, tel un onguent, adoucit les blessures que porte la langue espagnole. » Je pense que les descendants des exilés de la Retirada, de ceux qui ont perdu un membre de leur famille qui n’a pas de sépulture, se retrouveront dans cette dernière phrase…



Retrouvez ce livre sur le site de Quai des Brunes


Association des Amis de Jorge Semprun

14 Rue Carpeaux •  75018 • ParisFrance