‪Intervention de Jorge Semprun : «Pourquoi je suis devenu philosémite»
Par
Jorge Semprun
avec le CRIF

À l'occasion du 90e anniversaire de la naissance de Jorge Semprun, ancien déporté à Buchenwald, écrivain célèbre, scénariste de films avec Yves Montand en particulier, ancien Ministre espagnol de la Culture, il nous a semblé intéressant de vous livrer les réflexions qu'il avait livrées, le 5 octobre 2010, lors d'une réunion de la Commission d'Études Politiques du CRIF à l'occasion d'une conférence intitulée « Pourquoi je suis philosémite et pourquoi je le reste ».


Jorge Semprun est devenu philosémite par son expérience de déportation dans le camp de Buchenwald. Ce camp de travail forcé de Buchenwald, créé en 1937 pour interner les opposants au nazisme, était un camp d’extermination indirect, car il n’y avait pas de déportés juifs en tant que tels.
 
Il y a eu néanmoins deux époques de déportation de juifs vers Buchenwald où le camp était alors « Judenrein ». D’abord, en 1938, lors de la nuit de cristal où tous les juifs de Francfort ont été déportés à Buchenwald. La seconde vague de déportation juive vers Buchenwald se situe le 27 janvier 1945, moment de libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge, où alors des convois de juifs ont été évacués vers Buchenwald.


 
La grande chance de Buchenwald était que non seulement il n’y avait pas de chambre à gaz, mais aussi qu’il y avait une production industrielle de guerre. Ce qui a caractérisé la Déportation, c’était la torture et la sélection. En réalité, aucun non-juif n’a eu la torture et aucun résistant n’est arrivé en famille, à la différence de juifs déportés souvent avec leur famille.
 
Pour Jorge Semprun, la possibilité d’une culpabilité métaphysique est spécifiquement juive, à travers l’interrogation « pourquoi moi ? »
 
Jorge Semprun a décrit l’effroyable témoignage du survivant juif polonais « Sonderkommando » déporté travaillant dans les chambres à gaz. Il s’agit pour l’auteur de « l’Écriture ou la vie » d’un témoignage irremplaçable. Un communiste allemand a dit « n’oubliez jamais, c’est mon pays qui est responsable ».
 
Jorge Semprun a vu apparaître l’étoile jaune à Paris, avec ses amis du lycée Henri IV. À cette époque Jorge Semprun a eu un professeur de mathématiques pétainiste au moment où les juifs devaient porter l’étoile jaune. Pour l’anecdote, un jour tous les élèves de la classe ont porté l’étoile jaune sauf un.
 
Jorge Semprun a cité Jacques Maritain, philosophe français (1882-1973), et particulièrement son article écrit en 1937 « l’impossible antisémitisme » puis « Le mystère d’Israël ». Cet auteur qui a été précurseur de la politique européenne de Schumann a également signalé un risque d’une islamisation de la chrétienté. Pour Jorge Semprun, il s’agit d’une théologie exécrable où néanmoins certains écrits sont comparables à « L’étrange défaite » de Marc Bloch.
 
Jorge Semprun a reçu un prix du concours général de philosophie pour un sujet portant sur « l’intuition ». Il garde une proximité avec la pensée juive ainsi qu’avec la rationalité critique juive. Il fait un parallèle entre la philosophie de Husserl et de Léon Brunschwig. Ce dernier a écrit « l’Esprit européen ».
 
Premier voyage en Israël de Jorge Semprun
 
Jorge Semprun a réalisé son premier voyage en Israël quelques semaines après la guerre de Kippour en 1973. Le but était de préparer l’adaptation du livre « O Jérusalem » en compagnie des auteurs Lapierre et Collins, mais le but n’a pas été atteint. Lors de son voyage en Israël Jorge Semprun s’est rappelé d’une image d’un jour d’hiver de 1944, où évacué d’un camp de Pologne, sont arrivés des déportés juifs qui sont arrivés à l’Arbeitsstatistik, service dans lequel Jorge Semprun travaillait.
 
Ces déportés juifs squelettiques étaient habillés avec le « pyjama rayé ». Ils se mettaient au garde-à-vous et faisaient le salut hitlérien.
 
Pour l’auteur de « L’écriture ou la vie », cette image a été effacée par le contact avec Israël et les jeunes israéliens et les soldats israéliens. Il perçoit Israël comme un peuple de mémoire et d’histoire. Jorge Semprun a évolué en passant de philosémite inconditionnel à pro-israélien conditionnel.
 
Jorge Semprun : pro-israélien conditionnel
 
Lors de son voyage en Israël avec Lapierre et Collins, Jorge Semprun s’est rendu à Deir Yasin. Le 10 avril 1948, l’Irgoun a fait une attaque contre le village arabe de Deir Yasin. Cette opération s’est réalisée en marge de la Hagana. Le chef de l’Irgoun a dit qu’il s’est produit une bavure. Il y eut alors une conjonction entre la position de Ben Gourion et les forces arabes pour la diffusion de la nouvelle (les Palestiniens n’avaient pas alors de voix autonome). Plus tard, ce village est devenu un asile psychiatrique où il n’y avait que des rescapés d’Auschwitz, peut-être pour effacer la bavure de Deir Yasin.
 
Le vote de 1948 aux Nations Unies pour la création d’Israël est la dernière fois que l’URSS et les États-Unis ont voté ensemble.
 
Cela correspond justement à la période antérieure au changement de politique de Staline sur le Moyen-Orient qui aboutira à une alliance de l’URSS avec les pays arabes.
 
En 1953, c’est l’année où se tiendra le procès des « Blouses blanches », prélude à un pogrom généralisé. Ce procès s’est arrêté avec la mort de Staline.
 
Une question est fondamentale pour Jorge Semprun : que faut-il faire pour préserver à n’importe quel prix l’existence de l’État d’Israël ? Est-il possible de poursuivre sur la voie de deux États établie par les États-Unis ?
 
Selon Jorge Semprun, Israël est la seule démocratie de la région et Israël a des exigences plus hautes que les autres États du monde. L’entité palestinienne est récente. « Israël n’est pas un État comme les autres. »
 
Jorge Semprun a noué de nombreuses amitiés avec des personnalités israéliennes comme Amos Oz, Shlomo Ben Ami (ancien ambassadeur d’Israël en Espagne et ancien ministre des affaires étrangères israélien) et Avraham B. Yehoshoua. L’auteur de « L’écriture ou la vie » a également un attrait pour le cinéma israélien.
 
Jorge Semprun a répondu à la question : « Peut-on rester philosémite alors qu’une partie de la gauche européenne tourne le dos aux juifs ? »
 
Pour l’auteur de « L’écriture ou la vie », l’un des problèmes d’Israël c’est qu’il doit couper le cordon ombilical qui le lie à l’Europe. Kundera a eu cette phrase : « Israël c’est comme le cœur de l’Europe qui va hors du corps de l’Europe ». Selon Jorge Semprun, il s’agit d’une phrase dangereuse. Couper le cordon ombilical veut dire s’ancrer davantage parmi les pays du Moyen-Orient. Le cordon ombilical peut être coupé, mais qu’en sera-t-il de la mémoire de la Shoah ?
 
À la question portant sur l’attitude de l’Espagne vis-à-vis d’Israël, l’ancien Ministre de la Culture a affirmé que l’Espagne a une attitude très négative hormis José Maria Aznar qui soutient l’existence d’Israël. En ce qui concerne l’Espagne, c’est Filipe Gonzales qui a reconnu l’existence d’Israël.
 
Jorge Semprun considère le soutien d’Israël par José Maria Aznar comme une servilité envers Barak Obama. L’ancien Ministre de la Culture a rappelé que l’expulsion des juifs d’Espagne a eu lieu en 1492.

CRIF



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