Hommage à Jorge Semprun (1923-2011)

RENCONTRE AVEC FRANÇOISE NICOLADZÉ, CORINNE BÉNÉSTROFF, EVA RAYNAL, FRANCIS HUMBERT,  ANDRÉ  CHOURAQUI, CÉSAR CHOURAQUI  ET PASCAL REVERTE

MÉMORIAL DE LA SHOAH
Paris 4e
Dimanche  27 juin 2021 14H00

Par Jean Alvarez

Un débat animé par Florent Georgesco, journaliste au Monde des Livres, était organisé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et L'Association des Amis de Jorge Semprun  a eu lieu dimanche 27 Juin 2021 devant une assistance très attentive.

A l'occasion des dix ans de la mort de l'écrivain, le Mémorial de la Shoah, en partenariat avec l'Association des Amis de Jorge Semprun, a organisé deux événements centrés sur la possibilité de témoigner de l'indicible de la Shoah par la fiction. Le premier événement est une table ronde littéraire autour de l'œuvre de Jorge Semprun, le second est une réflexion sur la réception de son œuvre aujourd'hui et les chemins qu'elle a pu ouvrir chez d'autres créateurs, en l'occurrence un écrivain, Fabrice Humbert dans L'Origine de la violence (2009), chez un cinéaste, Elie Chouraqui, qui a adapté ce dernier roman dans son film éponyme de 2016 et chez un metteur en scène, Pascal Reverte, qui a adapté le roman de Jorge Semprun Le Grand voyage au théâtre.

1/ Table ronde : le témoignage de l'indicible par la fiction chez Jorge Semprun

Invitées : Françoise Nicoladzé, Corine Bénestroff, Eva Raynal, chercheuses en littérature et littérature comparée, essayistes sur l'œuvre de Jorge Semprun Modérateur : Florent Georgesco, journaliste au Monde des Livres





La table ronde a permis dans un premier temps de rappeler la vie engagée de Jorge Semprun. Résistant à vingt ans dans le réseau FTP-MOI, il sera arrêté en 1943 et déporté au camp de Buchenwald. De retour en France, il adhèrera au Parti communiste espagnol duquel il sera un représentant clandestin durant la dictature de Franco, allant jusqu'à devenir membre du Comité central puis membre du bureau politique du PCE. Exclu du parti au début des années 60, il commence véritablement à cette date son œuvre d'écrivain. Longtemps, Semprun a été dans l'incapacité de dire – comme de nombreux rescapés des camps – ce qu'il y avait vécu, au risque d'en mourir intérieurement et d'en mourir tout court. La force et le courage de son œuvre a été d'oser dire l'indicible, ce qui ne peut pas se raconter tant l'humanité a été confrontée à l'horreur rationnelle et systématique de son inhumanité radicale.



C'est ce qu'il fait en 1963 en écrivant Le Grand Voyage, qui n'est pas un témoignage au jour le jour de son trajet en train vers Buchenwald, mais bien une fiction littéraire qui permet à Semprun de pouvoir toucher avec des mots et des situations imaginaire le réel enfoui dans sa mémoire de déporté. Comme l'a bien relevé la psychoclinicienne Corinne Bénestroff, cette écriture est une catharsis psychologique qui permet notamment de tenter de répondre à la question universelle – comment émerge-t-on d'un traumatisme ? D'un point de vue plus existentiel, Eva Raynal et Françoise Nicoladzé ont souligné l'importance du medium de la fiction dans sa fonction restauratrice de la mémoire. D'une manière paradoxale mais pleine de sens, c'est la fiction qui permet, par un détachement du sujet scripteur, de mieux prendre en considération son objet, de créer un cadre littéraire capable d'absorber toutes les émotions douloureuses vécues par l'auteur.

Ainsi, à l'inverse de Primo Levi qui fait figure d'exception avec certains autres rescapés en revenant assez rapidement sur sa déportation en choisissant une forme d'écriture documentaire, Jorge Semprun choisit tardivement de rendre compte de son expérience mais par le biais de la fiction qui permet de faire remonter ce qui avait été enfoui. C'est ce qui donne à l'œuvre de Semprun cette résonnance atemporelle et discontinue, comme si le sujet d'écriture se prenait mieux pour objet et se saisissait lui-même dans des va-et-vient réguliers de la conscience et de la mémoire, reconstruisant ainsi progressivement une identité brisée. Ce n'est que par ce mouvement qui fait avancer l'œuvre que son auteur avance lui-même et nous fait avancer dans la perception mémorielle du Mal radical. C'est à ce titre que l'œuvre de Semprun est salutaire aujourd'hui, dans un monde où les silences des anciens survivants se fait chaque jour plus entendre.



Comme le disaient à la fin de la discussion Françoise Nicoladzé et Eva Raynal en citant Semprun dans L'Ecriture ou la vie : "l’expérience de la vie, que la vie fait d’elle-même (…) c’est actif. Et c’est au présent, forcément. C’est-à-dire qu’elle se nourrit du passé pour se projeter dans l’avenir. » La vertu de son œuvre est de permettre d'étirer volontairement le temps et de faire sourdre le flux continuel de la vie pour en rendre compte et faire émerger une mémoire.



2/ Projection et débat autour de L'Origine de la Violence, film d'André Chouraqui Invités : André Chouraqui (cinéaste), Fabrice Humbert (écrivain), Pascal Reverte (metteur en scène), César Chouraqui (acteur) Modératrice : Corinne Bénestroff

La projection du film adapté du roman éponyme de Fabrice Humbert représente la tentative de réfléchir sur l'origine de la violence d'un point de vue individuel. Tel Job qui s'interroge sur le Mal radical, le héros du film, Nathan Fabre, jeune enseignant en histoire et essayiste, en effectuant une recherche sur une photographie découverte au camp d'extermination de Buchenwald, réalise en réalité une véritable quête de lui-même sur sa propre violence et sa propre famille.



Le regard du déporté en arrière-plan de cette photographie nous regarde comme s'il scrutait en nous avec insistance et stupeur la raison de sa souffrance : pourquoi ? Cette question posée résonne en nous dans un écho sans fin, car si nous sommes ses frères en humanité, nous pouvons être aussi, par nos mauvais choix et nos mauvais penchants, les causes directes ou indirectes de la catastrophe.



Certains décident de regarder avec insolence en y souriant, d'autres peuvent s'y perdre et s'abîmer dans le désespoir, quelques uns osent s'y confronter puis lui faire une place intérieure pour vivre une éthique faite d'humanité. C'est ce questionnement très personnel au regard des propres événements de sa vie que l'écrivain Fabrice Humbert pose dans son roman. A sa suite, André Chouraqui d'ailleurs évoquait que son film, regardé comme si quelqu'un d'autre l'avait réalisé, débouchait sur la volonté de laisser l'unité et la fraternité résonner chez le spectateur. Avec d'autres mots, Pascal Reverte qui a adapté le roman au théâtre, a particulièrement insisté sur la dimension universelle de l'œuvre. En effet, pour ces trois créateurs, Jorge Semprun aura été un catalyseur et une aide précieuse dans leur volonté, pour des raisons différentes pour chacun, de survivre aux souffrances que la vie n'a pas manqué de mettre sur leur chemin et de déposer sur le nôtre.



Dans une belle formule d'ouverture, comme l'a évoqué Laurent Bonsang, Président de l’AAJS, à l'issue de la rencontre, on pourrait relier la démarche initiatique et individuelle de ce témoignage fait par le détour de la fiction, à l'analyse froide et serrée sur l'objectivation de la méthodologie de la terreur que tente François Rachline dans Eprouver Auschwitz. Ne serait-ce pas ce qui permettrait d'augmenter notre capacité à regarder le Mal radical et à en transmettre les ressorts pour en conjurer toute postérité ?

***



La fiction a toujours permis de toucher un lecteur ou le spectateur d'une œuvre, parce qu'il y va en lui de l'intime et de la psyché, socle du caractère et de la personnalité. A la fois thérapie et lecture intérieure de soi, l'œuvre artistique permet d'entrer en contact dans les couches les plus enfouies de l'être et de la mémoire. C'est ainsi que la fiction participe légitimement de la transmission mémorielle, parce qu'elle utilise des détours puissants, imprévisibles et pourtant profondément réalistes comme peuvent l'être ceux à l'œuvre lors d'une rencontre fortuite et éblouissante. C'est tout l'art de Jorge Semprun, à la fois lecteur de lui-même, thérapeute, moraliste malgré lui, mais aussi passeur et inspirateur. Dix ans après sa mort, Jorge Semprun ne fait que commencer à nous saisir par l'héritage qu'il nous laisse."









Commander ce livre

Nous avons  le plaisir de   partager l'ouvrage d'Eva Raynal, "Aller-retour", qui paraîtra au cours du 3ème trimestre de cette année aux Editions Tirésias. L'ouvrage fait suite à la thèse qu'a présenté Eva Raynal. La publication est réalisée avec un soutien de l'AAJS

Laurent Bonsang
Président de l'Association des Amis de Jorge Semprun



Association des Amis de Jorge Semprun

14 Rue Carpeaux •  75018 • ParisFrance